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À la fête

Dernière mise à jour : 1 janv.


À la fête - Laurent Hellot

De la musique de tous les côtés ; des rires, des cris, la joie de vivre au cœur de l'été ; la fête foraine qui s'est installée sur la prairie, avec la rivière juste à côté remplit le rôle qui lui est assigné : divertir, réunir, amuser, animer, le temps de son passage dans cette vallée.

De la transhumance qui l'a conduite jusqu'à ce village, après celui qu'elle vient de quitter, et avant celui avec lequel elle va enchaîner, de toute cette errance qui n'a jamais cessé, de toute cette distance qu'imposent ces déplacements sans arrêt, il n'en est pas question en cette soirée, il n'en vient pas la moindre évocation pour tous ceux et celles qui sont ici pour se changer les idées, avant de retourner dans leurs foyers, heureux et épuisés de cette énergie qui les a fait vibrer.

Les allées sont pleines à craquer, la foule se bouscule pour jouer et s'encanailler, pour se faire peur et se tester, pour goûter et déguster, dans une atmosphère bon enfant, avec une tranche d'âge allant du nourrisson aux grands-parents.

Des attractions qu'il a fallu mettre en place, de l'organisation au cordeau pour que rien ne dépasse, de la sécurité maintes fois vérifiée et recontrôlée, de tout ce travail intense et qui ne souffre d'aucun à peu près, cela n'est même pas un sujet pour ces jeunes et ces vieux qui se retrouvent entre eux, réunis soudain par le même plaisir du jeu, redevenant tous des gamins par le grâce de ces lumières qui font pétiller les yeux.

La Lune peine à se faire remarquer, tant les lampions et les loupiotes brillent à pleine intensité, balayant le ciel étoilé de rais de lumières colorées, transformant la nuit en une boule à facettes qui serait brinquebalée à la faire scintiller au point d’étinceler.

Des fils qu'il a fallu tirer, des prises qu'il a été besoin de brancher, des éclairages dont la réparation a été savamment calculée, des ampoules qui ont dû être changées, de toute cette technique dont l'équilibre a été testé, soupesé et mis en place afin de créer un monde de magie et de rêverie au beau milieu de l'obscurité, aucune des personnes présentes ne l'a même envisagée, l'urgence de l'instant, l'immédiateté des plaisirs et de la variété n'étant là que pour être consommé et non valorisé.

Le petit village n'essaye pas de s'endormir, en dépit des heures qui ne cessent de défiler, le moment est à s'ébaudir de cette caravane qui s'est invitée, la priorité est d'assouvir toutes ces envies que l'on a si souvent contenues et reportées, de peur de ne plus y avoir accès.

À chacun des guichets, à chacune des entrées, on s'applique à répondre aux demandes, à dire ce que chaque personne a besoin d'entendre, à porter attention à une parole gentille, à un geste tendre, pour que l'expérience qui se propose là soit de celle que l'on oublie pas, pour que ne demeure en souvenir que l'émerveillement et la joie, de ces jours dont on reparlera avec des trémolos dans la voix, bien que pour tous ces visiteurs, cela aille de soi.

Les cadeaux sont distribués, les confiseries se savourent sans discontinuer, dans une frénésie de gourmandise et de saveurs sucrées, en un banquet auquel chacun et chacune s'empresse de participer, sans frein, comme s'il n'y aurait plus de lendemain.

Pour toutes ces vitrines, il a été pensé une parfaite organisation, afin d'offrir la meilleure des expositions ; pour toutes ces peluches et ces figurines, il a été choisi la plus riche des collections, afin de proposer un choix digne d'une perfection ; pour toutes ces attractions, il a été décidé d'un équilibre entre frissons et émotions, afin de faire voyager sans déstabiliser, dans la complète ignorance des premiers à en bénéficier, pour lesquels il est tout simplement d'évidence que tout soit parfait.


Et tandis que la fête bat son plein, que tous ne pensent plus à demain, une nostalgie monte de part et d'autre de tous ces chemins qui ont conduit à ce que chaque expérience soit de celle qui nourrisse vers demain, un sentiment de déséquilibre patent, où certains ne peuvent s'amuser qu'aux dépens d'autres qui ont tout construit patiemment, comme s'il ne pouvait pas exister de joie pleinement partagée, mais qu'une partie se devait de se sacrifier pour le plus grand bien de la majorité, afin que le monde puisse continuer de tourner dans un rythme où la parité ne se poserait jamais, sauf à tout déstabiliser, ce que l'on a appris, ce que l'on connaît, ce que l'on espérait, limité par l'évidence que certaines choses ne doivent pas changer, sous peine de faire tout exploser.

Sous le tourbillon de musique et de joie, dans les flonflons et les danseurs qui virevoltent à tout va se niche un sentiment d’injustice larvée, la vibration qu'il est urgent qu'un autre univers commence à exister, pour ne pas donner à trop peu le privilège de ne pas se soucier de tout ce qui survient sous ces cieux, à charge pour d'autres désignés de se dévouer, pour ne pas avoir à y penser. L'exubérance autorisée n'induit pas l'inconscience systématisée, pour que continue de se proposer pour tous une pleine et entière existence, et ne pas avoir à attendre qu'arrive une ultime délivrance, par le droit de vivre enfin, en toute confiance.

Pendant que la fête se poursuit jusqu'au petit matin, une atmosphère particulière se met à se diffuser dans les brumes du lointain, un signal que ce jour sera différent des précédents, c'est certain, que la liesse continuera, mais main dans la main cette fois, au risque qu'à défaut, ne se crée plus aucun lien, mais que la rancœur et la peur remplacent la naturelle quête du bonheur. Et alors que l'ultime refrain retentit, une voix d'enfant retentit :

« Et pourquoi on ne jouerait pas tous ensemble, cette fois-ci ? »

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