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Gelé

Dernière mise à jour : 1 févr.



Gelé - Laurent Hellot

Sur l'herbe couchée de la prairie désertée s'est déposée une fine pellicule de vapeur givrée. Comme un linceul blanc que la Faucheuse aurait oublié, elle recouvre l'ensemble de la vallée, pellicule froide et congelée qui n'autorise plus ni de bouger ni de vibrer. Le paysage entier n'est plus qu'une banquise improvisée.

Dans la ferme reculée, les habitants sont encore tapis au sein de couvertures et d'oreillers, lovés dans la douce chaleur du foyer, inconscients qu'au dehors, toute vie s'est arrêtée, stoppée net par le froid qui s'est cristallisé, gardien qui ne permet plus à personne de distinguer le végétal de la minéralité. À cette heure du petit matin, le soleil n'est d’ailleurs pas levé, prudent visiteur qui n'a pas encore décidé s'il était prêt à se manifester, face à un tel labeur qui consisterait en réchauffer le monde entier à cette période de l'année où l'hiver a pris ses quartiers. Il est des combats pour lesquels il est besoin d'être prêt à dépasser les habituels rituels pour les transcender.

Dans cet intervalle entre la nuit et la clarté, l'espace tout entier semble lui non plus ne pas avoir décidé s'il était encore temps de sauver des vivants ou s'il pouvait les laisser dans cet enfer blanc, pour l'éternité en perpétuels gisants que la Terre a portés. La Nature à ce stade n'a plus que faire des humains et de leurs incartades, enfin libérée de leur vacarme et de leurs mondanités, disposée à enfin se poser et s'équilibrer. Qu'ils restent couchés, pelotonnés dans leurs abris urbanisés, pour laisser le champ libre à toutes ces espèces qu'ils ont repoussées par leurs empreintes démesurées.

Le silence qui résonne dans toute la contrée rappelle combien le bruit des hommes occupe la majorité de la journée. Dans ce froid, dans cette immobilité, il ne demeure plus que l'espace au sein duquel se déploie l'immensité, du paysage et de sa beauté. Il n'est plus question de labourer, de circuler, d'échanger, mais de rester tapi au creux de son oreiller, en une protection contre cette bise qui s'infiltre de tous côtés, en une encombrante compagnie qui nous voudrait pas nous lâcher. L'extérieur demeure alors libre de vibrer à son rythme sans que quiconque ne s'en vienne interférer. Il n'est plus de temps, d'urgence, plus de rendez-vous à honorer. La seule priorité est de rester coller au poêle au plus prêt et profiter de cette douce chaleur dont les ondes se diffusent dans les corps frigorifiés.

Quelques empreintes de pas marquent un chemin dans le givre qui s'est déposé au matin ; prudentes, récurrentes, elles longent une forêt au sein de laquelle plus un animal ne se permet de bouger, bien trop occupé à se pelotonner. La glace n'a d'ailleurs pas atteint le dessous de ses frondaisons dont les longues branches ont assuré couvert et protection à ceux ayant élu domicile en cette localisation. La lumière ne traverse que peu l'ensemble des branches, des troncs et de leurs nœuds, vaste filet qui définit et circonscrit le lieu. Les traces n'ont ainsi pas osé s'aventurer au cœur de cette forêt, comme si cette partie du paysage ne devrait pas être importunée pour si peu, même pas le glanage de brindilles pour allumer le feu. Il semble que cet endroit n'appelle pas la vie de ses vœux, du moins celle qui se déplace en verticalité, avec ordre pour elle de ne surtout pas s'y promener.

Sous les arbres, dans les talus, le silence semble un peu plus dense qu'ailleurs, comme si un secret était tu et qu'il fasse battre le cœur d'émotion et de peur. Rien en ce jour glacé ne paraît pourtant être la cause de ces drôles de sensations mal placées, pas un indice, pas un signe ne signifiant ce qu'il se serait passé, il y a quelques heures ou quelques années. Un murmure sourdre pourtant par endroit, en un rappel que cela ne doit pas être oublié, que chacun des êtres, végétal et animal, sera là pour le rappeler. Cela ressemble au son d'une voix dont les mots s'échapperaient d'une prison enterrée, en un appel à venir l'aider, n'importe qui, pour faire cesser cette solitude qui finit par tuer ; mais dans cette forêt immense, il n'y a personne pour l'entendre et l'écouter.

À l'extérieur de ces bois, quelques rais de lumière commencent à percer, aventuriers dorés qui s'efforcent par endroit d'offrir un peu de chaleur à qui aurait besoin de se réchauffer. Leur faible nombre, la rareté ne renversera cependant pas l’atmosphère générale, équivalente de celle d'une banquise oubliée ; et dans la forêt dense de secrets, pas un souffle, pas un mouvement ne s'ose à accompagner la danse de ce soleil qui vient de se manifester. Il n'est pas question de risquer de se faire remarquer dans ce lieu où la moindre agitation ne peut que se retourner contre l'inconscient qui l'aurait engendrée. L'éclat de ces nouvelles couleurs ne pénètre donc pas dans ces profondeurs où se tient tapi tout ce qui n'a pas encore été dit ni écrit, en un message que personne n'a encore compris. Et ce murmure sous-jacent ne cesse pas, en une constante litanie pour les morts et pour les vivants, n'importe qui, pour peu que se manifeste un signe de vie, une démonstration que tout n'est pas fini dans ce froid, dans cet endroit qui ressemble encore à la nuit. La succession des troncs dressés, la densité des arbres serrés donnent de plus en plus à ce lieu l'image d'une prison fermée au sein de laquelle il ne serait plus possible d'espérer.

Malgré les efforts du ciel pour apporter un peu de légèreté, conférer à ce jour un minimum de réalité, au-delà de cet immobilisme frigorifié, il apparaît de plus en plus évident que la seule différence qui pourra se manifester viendra de la nuit, lorsqu'elle s'invitera dans la foulée de ces heures qui n'ouvrent qu'à l'ennui et au désir de ne surtout pas bouger. Dans la forêt d'ailleurs, rien ne différencie ce passage du temps, même pas ces murmures lancinants qui refusent de cesser, à croire qu'il s'agit du vent qui voudrait faire peur à quiconque s'approcherait ; mais aucun souffle d'air ne vient agiter les branches de tous côtés, et plus le jour avance, plus se renforce le mystère de cette voix qui prie pour que quelqu'un vienne à son chevet, dans un environnement où rien ni personne n'a envie de bouger. À bien tendre l'oreille, on pourrait pourtant presque arriver à la localiser, pour que l'on se soit un jour aventuré sous ces cimes, à une saison où la joie pouvait s'y exprimer. Il faudrait ainsi suivre ce sentier oublié que des générations ont emprunté, rejoindre alors cette clairière qui ouvre une trouée brutale dans la densité de ce végétal, et s'approcher de cet étang à la surface étale. Au-dessus des eaux noires donnant l'impression de profondeurs abyssales, on oserait alors se pencher, tenter d'observer cette vibration, ce message qui résonne sans interruption dans cette atmosphère hivernale ; et face à notre propre reflet qui soudain apparaîtrait, on entendrait alors notre propre voix se manifester, en un cri primal :


« Qu'attends-tu pour exister ? Que ton corps soit aussi pétrifié que ce froid glacial ? »

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