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Alambiqué

Les pensées qui nous traversent finissent par nous ligoter, dans les trames au sein desquelles elles conversent jusqu'à nous emprisonner. Les méandres de leurs multiplicités nous conduisent dans un labyrinthe au sein duquel nous n'arrêtons pas d’errer. Toutes les réflexions, les suppositions, les cogitations que nous nous efforçons de poser, afin de sortir de ce canevas emberlificoté ne font que renforcer et resserrer la grille de cette issue dont nous cherchons en vain la clé.

Notre esprit paniqué s'efforce de dénicher la solution qui pourra l'aider à s'extirper de ce puits sans fonds où il s'entend sombrer, mais les soubresauts de ses neurones surchauffés ne conduisent qu'à appliquer bâillon après bâillon sur cette petite voix qui nous souffle la vérité et que nous ne réussissons pas à écouter. Plus nous nous obstinons à réfléchir, déduire, planifier, plus l'ensemble de nos plans, nos idées se perd dans le flou d'une projection inachevée.

La puissance que nous attribuions au fait d'être cérébré se trouve soudain battue en brèche par celui-là même que nous considérions notre allié : ce cerveau-roi que rien d'autre n'intéresse, à part de tout contrôler. Se référer à nos connaissances, à nos expériences, tous nos sens ne sert pas d'autre dessein que d'alimenter cette machine qui va dévorer tout ce qui lui est donné pour le reformater et le restructurer d'une manière qui va le rassurer, et surtout, ne pas remettre en cause tout ce qu'il savait.

La brutale incapacité à se sortir de ce piège que nous avons nous-mêmes élaboré fait monter en nous un sentiment de panique et d'effarement, de comprendre que rien de ce qui est logique ne nous permettra de sortir de ce tourment, de la même manière que si on nous avait annoncé la disparition des mathématiques, avec A+ B qui donnerait W. Nous sentir ainsi pieds et poings liés, infichus d'assumer ses compétences supposées renvoie à cette enfance oubliée, où l'on devait demander l'autorisation avant de tout essayer.

Se retrouver ainsi dans un tel état de dépendance, démuni avec un vertige en permanence, offre une nouvelle vision de notre monde qui friserait la démence, où rien de ce qui était habituel ne reprendrait sa place telle quelle, mais partirait en toupie, pour un simple non ou oui, dans une parade irréelle au sein de laquelle se mélangerait la Terre et le Ciel. Se voir transformer sans préavis en prisonnier de sa propre vie ne propose plus qu'une issue : hurler jour et nuit.

La rumeur incessante de ces bourdonnements intellectuels rend évanescents tous les indices de libération à portée, comme si un colibri s'essayait de traverser un ouragan déchaîné. Aucune fatalité ne s'acharne pourtant à nous tenir ainsi enchaînés, mais notre terreur de se voir de la sorte à bord de cet attelage sans plus de maître pour le guider, oblitère tous les échos qui pourraient nous aider, multiples cependant, permanents, bien que noyés dans les tourbillons de ce chaos de pensées.


Et nous voilà cloués sur notre fauteuil, hébétés, presque en deuil de notre liberté, à la fois prêtre et défunt à la cérémonie d'enterrement de notre individualité, à laquelle sont conviés nos espérances de progresser vers la connaissance de qui l'on est. Si le cadre en est magnifique, à la hauteur de nos capacités, la solitude horrifique dans laquelle nous sommes plongés nous rappelle, à juste titre, que nous ne réussirons pas à nous sortir de cette situation que notre esprit à lui-même créé, sans une totale abdication de notre vanité.

Se contempler tout à la fois entre train de lutter et d'admettre que l'on continue à foncer dans un mur édifié par notre mental débridé est un spectacle fascinant, et d'équivalant sidérant tellement cela nous laisse épuisés, de se démener autant pour rester englués dans les mêmes tourments que l'on voudrait à tout prix dépasser. Il ne fait aucun doute que nous nous fourvoyons de route, en essayant de résoudre une équation avec les mêmes postulats qui nous ont plongés dans ce problème abscons.

Face à ce qui devient une torture, au point de nous taper la tête contre les murs, nous avons beau chercher à quel endroit l'on a bien pu se tromper, les mêmes interrogations ne produisent que les mêmes cogitations, celles exactement qui nous ont plongés dans cette déception de se voir ainsi englués dans la mélasse de nos idées, sans que n'en émerge la plus petite planche de salut qui nous permettrait de surnager dans ce cloaque qui commence à nous asphyxier.


Dans cet état d'hébétude et de panique insensée, par la cause même de cet esprit qui était censé nous rasséréner, vient alors l'instant où la lumière se fait, le calme apparaît, dans ce paysage mental de chaos et de tranchées ; un rayon de soleil vient en effet de caresser notre peau et la réchauffer, avec une douceur insoupçonnée, à tel point que, d'un coup, notre tête cesse de dodeliner à la recherche de l'équilibre qu'elle a dévoyé.

Dans ce silence enfin octroyé, la beauté des couleurs qui scintillent devant nos yeux émerveillés nous fait oublier la douleur de ne plus savoir qui l'on était. Les grains de poussière qui dansent devant notre regard dessinent la forme d'une galaxie entière, berceau de milliards d'âmes, nous rappelant notre place, infime, fragile, dans ce grand vortex de mise en abîme. Les myriades d'étoiles et de planètes qui s'invitent ainsi dans notre quête ouvrent une magnifique fenêtre dans laquelle on s'engouffre des pieds à la tête.

Perdu dans ce cosmos inattendu, jailli d'un rai de lumière entrevu, l'on plane, l'on flotte, l'on se pâme comme une mère devant les quenottes de son enfant, symbole de la vie et du présent qui nous resitue dans l'espace et dans le temps, ce que l'on avait perdu. Il n'existe plus de peur ni de tourment, juste la joie de ressentir pleinement sa conscience, comme un amour qui d'un coup apparaîtrait impromptu et passerait ses bras tout autour en disant : « Comment vas-tu ? »

Alambiqué - www.laurenthellot.fr

Il n'y a plus d'esprit ni de pensée ; il ne demeure que les sensations pour se bercer.

Il n'y a plus de questions ni de « oui, mais » ; il ne demeure que la joie de rayonner.

Il n'est plus de doute ni de biais ; il ne demeure que nous tout entier.


Le calme est revenu, avec lui tout son cortège de messages et de signes que l'on n'avait pas vus. Tandis que l'on se lève enfin, s'étirant en écartant les mains, en chantant un léger refrain, on se surprend à se demander ce que l'on pourrait bien faire, maintenant que l'on a compris où est notre place sur cette Terre :

les deux pieds fichés dans le sol généreux,

à vibrer du plaisir d'être heureux.