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Continuité


Continuité - www.laurenthellot.fr

Persévérer ou abandonner ? Devant le canyon où il se tient, épuisé, l'homme ne sait plus s'il doit rire ou pleurer. Après le parcours éreintant qu'il vient d'effectuer, il devrait ainsi pouvoir se réjouir de l'eau qu'il voit scintiller, des éclats de fraîcheur et de pureté, une douce mélodie qu'il entend tintinnabuler ; son euphorie serait certes démultipliée, si ne s'interposaient pas une falaise abrupte et une absence totale de voie d'accès – la parfaite métaphore de son existence, jusqu'à cette journée.

Par principe autant que par nécessité, l'homme saisit un caillou et le lance dans le vide qui vient le narguer, non sans pousser un cri de rage pour l'accompagner ; autant que sa frustration trouve à s'employer, et puis, il n'y aura que quelques lézards pour le réprimander. Pour le reste, l'effort principal consiste à ne pas s'effondrer, maudire les dieux et l'éternité, non par vengeance, mais parce qu'ils doivent sans nul doute se délecter de cette incapacité qu'ils peuvent contempler à satiété.


Passée cette crise exacerbée, l'homme s'étend de tout son long sur le sol surchauffé, sans plus de nécessité que de se concentrer sur le souffle du vent dans les nuées au sein desquelles il a plongé. Les quelques nuages qui se désagrègent dans l'atmosphère bleutée lui donnent le sentiment de contempler ses dernières forces le quitter, en une vapeur d'eau que le soleil s'acharne à disloquer ; un bien beau spectacle pour lui qui est en train de se dessécher, avec une rivière juste à côté.

Un oiseau tournoie sans se presser à la verticale de l'homme qui n'entend plus bouger ; à quoi bon persévérer, si c'est pour finir les os brisés ou noyé après avoir sauté ? De son point de vue, la patience et la déliquescence auront tout aussi bien raison de sa condition de bipède égaré dans ce paysage inhospitalier, alors autant qu'il profite de ces derniers instants, en cessant de s'agiter, en n'étant plus que terre, pierre, sable et vent, mélangé à tous les éléments.


Un cri d'un prédateur au loin rappelle à l'homme que, cette fois, c'est lui le menu fretin, battu et vaincu par de l'air et de la lumière, des adversaires qu'en d'autres lieux, il n'aurait même pas considéré comme risquant de lui faire mordre la poussière ; mais il faut croire que la vie n'est pas toujours celle que l'on choisit, alors pour ce qui est de sa mort, l'homme préfère au moins disposer de passer de l'autre côté sans plus se soucier des autres choix qu'il a faits.


Le voyage n'aurait pas dû se terminer ainsi, dans les prévisions qu'il avait définies : nourriture, compagnie, sécurité et amis, tout semblait parfaitement circonscrit. Quelques aléas avaient même été anticipés, pour que le parcours ne soit pas que monotonie et prévisibilité. Somme toute, aller de l'avant impose un minimum de savoir s'adapter à ce que l'on ne pouvait pas imaginer avant, des rencontres improbables, des calamités véritables, voire même des aléas climatiques indésirables.

Une fois lancé, il n'était plus possible de reculer, chacun laissant derrière lui son passé et sa vie, dans la perspective de devenir plus grand que ce qu'il n'était, afin d'apprendre et de prospérer. Que quelques anicroches viennent à se manifester, il n'y avait là rien que du raisonnable à anticiper, sans crainte ni doute sur la décision qui a été posée. Là où les interrogations ont commencé à fuser, c'est lorsque tout s'est cumulé sans le moindre arrêt : égarement, séparation, disette, insolation ; cela faisait beaucoup dans la durée.

De combats en luttes, de négociations en disputes, l'homme n'a jamais baissé les bras, se remettant en selle à chaque fois, volontaire, inspiré, curieux et motivé. La litanie des adversités a cependant commencé à l'user, non pas l'arrêter, désireux qu'il était de vivre son rêve sans le regretter ; mais il est une chose de persévérer, il en est une autre de s'obstiner et, face à cette constante de difficulté, le doute s'est mis à prendre une place dans ce voyage où il n'était pas invité.


D'échecs avérés en errance non assumée, l'homme ne savait plus vers qui se tourner, tous ceux qu'ils connaissaient s'étant enfuis ou éloignés, et les autres le considérant comme un pestiféré, à la fois héros maudit et modèle à éviter. À un stade de son épopée dramatique, l'homme s'est même cru élu ou digne de pouvoirs magiques, espérant qu'allait se proposer ce qu'il n'avait pas imaginé, mais non, même là, pschitt...

Ce qui ne manquait pas d'étonner l’homme était sa propension à continuer, comme une machine sans plus de but, attendant la casse ou la panne de brut, pour qu'enfin cesse ce calvaire tous azimuts. Contre toute attente, son corps résistait encore et toujours, certes de plus en plus marqué, certes de plus en plus épuisé, mais debout, prêt et activé, comme un brave compagnon, le seul qui restait dans cette débâcle généralisée, vestige d'une existence qui le martyrisait.


Alors, en ce jour où le destin moqueur offre cette oasis aux reflets enchanteurs, mais comme un supplice de mauvais augure, inaccessible et pure, l'homme n'en a plus cure, il laisse tomber, il abdique et confie ses rêves, ses regrets à la nuit qui vient de se lever à présent, les yeux plongés dans le firmament, enfin libre de voler et de toucher à ces étoiles qu'il a suivies tout ce temps, dans un abandon qui est telle une libération, de ne plus avoir à vivre, mais à être, quoi qu'il peut se passer.

Comme un baiser qui vient se poser, frais et désiré ; une sensation de grâce et de bonheur inné ; voilà la perception qui tire l'homme des voyages imaginés où il avait plongé ; et c'est bien une femme qui l'observe de ses yeux amusés, intriguée de ce spécimen qu'elle s'en vient de trouver, à plat, sur le sol, sans plus rien qui pourrait le rattacher à l'humanité. Agenouillée à ses côtés, elle hydrate les lèvres de l'homme qui ne résiste pas à esquisser le sourire qu'il sent monter, et elle l'interroge, amusée :


  • Vous faites souvent le mort-vivant ?

  • Eh bien, depuis trop longtemps...

  • Ça vous dérange, si je vous redonne goût à la vie ?

  • Pas si vous m'aidez en faire un paradis.

  • Alors, relevez-vous : c'est parti !

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