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Déclenchement

La vie que l'on s'était promise ne semble pas se manifester, noyée dans un agenda au sein duquel nous n'arrivons à plus rien décider, comme si un fantasque secrétaire avait rempli toutes les lignes qu'il pouvait y trouver, ne laissant à peine qu'un peu d'air pour dormir une fois la nuit tombée. L'examen de tous ces rendez-vous et ces voyages, ici, ailleurs et partout ne sème plus que la confusion, alors qu'un temps, il se serait agi d'une pleine et entière satisfaction ; mais aujourd'hui, l'épuisement guette, ainsi qu'un courant d'air frais qui aurait franchi le seuil de la fenêtre de la chambre à coucher bien douillette, et rien ni personne ne paraît près d'arrêter cette machine qui s'affole, lancée sur un chemin dont nous ne réussissons même plus à nous rappeler la finalité, perdu corps et biens dans cette cavalcade effrénée.

Tous les paysages que l'on parcourt n'ont même plus la possibilité de nous offrir d'en apprécier les contours, la douceur ou l'amour, dans ce flux intense qui emporte notre existence, tornade improbable dont l'origine se trouve sur notre table de travail, ce point de départ qui a initié un feu sans crier gare, et qu'il est impossible aujourd'hui de contenir, maintenant qu'il a essaimé de tous les côtés et ne veut plus revenir, dévorant tout ce qu'il attrape à sa portée, projets, ambitions, souvenirs, avide de tout carboniser pour n'en laisser plus que les cendres sur le sol ravagé. Tandis que nous nous échinons à essayer de circonscrire ce démon, nous avons aussi à nous rappeler de ne pas oublier de respirer, déjà à moitié asphyxiés par les fumées qui ne cessent de se dégager et font ressembler notre quotidien à celui d'un sapeur-pompier.

La succession de nos activités paraît maintenant ressembler à la collection d'un savant déglingué qui ne réussirait plus à mettre un terme à ses expériences débridées, en parfait apprenti sorcier dépassé par la profusion des étranges créatures qu'il a engendrées. Quelles que soient les solutions que l'on s'efforce de rechercher, il n'est plus de temps ni de disponibilité pour les tester, les approuver et les incrémenter dans la tentative de juguler l'hémorragie d'énergie que nos multiples activités drainent en nous toute la journée. Plus l'on s'attache à contrôler pour ne pas se faire déborder, plus l'intensité de ce qui nous est proposé dépasse tout ce que l'on avait anticipé. Nos journées ne sont ainsi plus qu'une course de tous côtés, comme un poulet affolé par la masse de graines qui vient de lui être déversée.

Faute de parvenir à canaliser ou limiter cette folie, démultipliée par les vagues incessantes de notre esprit qui n'essaie même plus de trouver le repos, mais enchaîne sans fin les bas et les hauts, il ne reste plus qu'une alternative, avant que ne s'assèche nos forces vives, à admettre qu'il est temps que le corps reprenne l'initiative et nous pose l'ultimatum qui nous empêchera de prolonger cette esquive, même plus conscient d'être un homme et non cette épave à la dérive, en hystérique métronome qui braillerait : « Qui veut mourir me suivre ! ». Il n'est d'ailleurs même pas certain que cet effort suffise à mettre le pied sur le frein, tant est frénétique notre aptitude à galoper du soir au matin, en parfait petit soldat qui charge à tout va contre des ennemis qui n'existent pas, mais se matérialise à foison, car il lui est impossible de faire le tri entre ses émotions et sa raison.

C'est alors au tour de l'accident ou de l'exténuation de faire sa magistrale apparition, en un bang qui annihile toutes les perceptions, pour nous laisser choir au sol à contempler le plafond, à la fois effaré et soulagé de ne plus pouvoir bouger dans cette position, redevenue soudain un impotent, un incapable et un gisant. Cette nouvelle perspective n'est même pas pour nous déplaire, nous rendant enfin inutiles, immobiles, en un retour brutal dans la matière, parfait handicapé de la vie et de la destinée, réduit à l'état de clafoutis qui se serait écrasé au pied de la cuisinière effarée, après tout ce temps passé à produire ce chef-d’œuvre culinaire espéré. Le surhumain qui se targuait de tout pouvoir gérer d'une seule main devient soudain pétrifié dès qu'il s'agit de se lever, inattendu petit pantin dont les fils auraient été coupés et dont plus personne ne se soucierait, devenu soudain périmé et sans objet.

Une fois coincé dans cette posture, où il n'est plus envisageable de jouer au gros dur, l'on se rend compte d'un coup que l'on n'était plus qu'une plaie des pieds au cou, avec cette tête qui confondait tout : le problème et la solution, la réalité et les perceptions, la route et la direction. À se voir soudain comme un minuscule bambin, dépendant d'aides et d'entregents, sans plus être ce Rastignac qui galopait en avant à la conquête du monde d'antan, au lieu de s'inventer la réalité qu'il rêvait de déployer, on réalise que l'on était coincé, tout conquérant que l'on s'imaginait, emporté par une course folle au sein d'une pente qui ne conduisait qu'à aller se fracasser sur des rochers. Cette brutale chute, ce choc encaissé nous évite finalement l'issue fatale qui s'annonçait, en un cadeau plein de piquants qu'il nous faut à présent enlever, un par un, avec nos mains, en prenant le temps de ne pas se blesser ; avec patience, à résilience, avec humilité, pour réapprendre, réentendre tout ce qui nous important, sans plus se leurrer et travestir ce que notre corps hurlait.


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Ces heures enfin disponibles, ces lueurs qui jaillissent par bribes, ces espoirs qui nous semblaient risibles se révèlent et se multiplient alors, en de véritables bijoux et trésors que nous avons tout le loisir de contempler, dans cette posture assagie, à l'arrêt, dans le rôle, non pas de la victime, mais du spectateur réjoui qui n'a pas à animer le spectacle, au contraire, à en profiter jusqu'au bout de la nuit, sans stress patent, sans objectif défini, juste pour le plaisir d'être ici, entouré et réjoui. La redécouverte de tout ce que l'on avait raté, qui s'était enfui, que l'on n'osait plus rêver, qui disparaissait sous les bruits de nos marathons effrénés, la multitudes de nos envies nous submergent soudain dans une douceur infinie, bienveillante étreinte et câlin qui fait couler nos larmes, en un soulagement d'une évidence inouïe. La question n'est plus de quelle manière repartir, mais au contraire de ne surtout pas recommencer ce délire à l'avenir.

Un monde nouveau se dévoile alors, empli de fantaisie, d'enthousiasme et d'accords d'une mélodie infinie, écho de toutes nos aspirations qui peuvent se mettre au diapason de nos souhaits, et non plus de notre volonté, enfin extraits de la gangue au sein de laquelle ils étaient englués et que ce flot jaillissant, vivifiant a pu offrir de régénérer, à notre plus grand soulagement, alors que l'on pensait sombrer. Si chute il y a eu, elle n'a cependant été que de notre égo, écroulé en effet, et non de nos idéaux qui n'ont pas cessé de vibrer, déstabilisant les fondations de cette prison dorée où tout ce qui nous était donné avait un insupportable prix à payer, en une dîme sur nos désirs, notre félicité, goule insatiable qui ne voulait rien lâcher et dont seule l'implosion formidable a permis de nous débarrasser, ainsi qu'un encombrant objet qui aurait trôné au beau milieu de la salle à manger, difforme, poussiéreux, hideux, mais que l'on n’osait pas benner, parce que l'on nous avait ordonné de le garder.

Au centre de cette maison vide du passé et des regrets, au cœur de notre corps, de notre âme, de notre destinée, l'on ne ressent plus qu'une joie ineffable de ne plus être encombré de tout ce fatras qui nous sclérosait. L'absence de décorum ne nous effraie pas, au contraire, il pulse de légèreté, avec nous au milieu, heureux, apaisé, prêt à tout réinventer, dans le calme, dans la sérénité, certain d'avoir été le plus chanceux que l'on puisse imaginer, de se voir ainsi autorisé de se réinventer. Et alors que l'on garde les yeux fermés, à l'écoute de la beauté de la Terre sur laquelle on est enfin posé, on lève les bras au ciel, en poussant une acclamation comme jamais :

« Merci de m'avoir offert le cadeau de mon identité ! »