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Dernière mise à jour : 11 nov.



Du bord de cette rivière, l’eau paraît transpercée par la lumière, ces rayons du soleil qui vient de se lever. Jusqu’au fond de son lit, l’éclat de cette étoile en change les couleurs, les modifie, comme un tapis qui aurait pris un bain de vapeur et dont le dessin resplendit. Les reflets et le courant ajoutent à la danse de ces éclaboussures d’étincelles, les emmenant, les emportant ainsi que des jouvencelles au sein d’un bal entraînant. Ce cours d’eau n’est plus terne et éteint, mais est à présent vivifié de cette énergie du matin, ainsi qu’une revitalisation annoncée qui le remue en totalité, transformant en spectacle extraordinaire la simple répétition de la banalité : un nouveau jour qui vient s’annoncer.

Dans le paysage environnant, il n’y a pas un bruit, à part celui du vent, comme si cet instant n’avait pas de réalité, qu’il se devait uniquement d’être considéré comme un exemple de la perfection incarnée, une image à ne pas déranger. À bien y regarder pourtant, un personnage est déjà en train de s’agiter dans le lointain, sur les pentes aux pieds des sommets enneigés : un homme brasse et ramasse du foin, encore humide de rosée, ce qui ne fait pas sens s’il entend le conserver ; mais cela n’a pas l’heur de le déranger, puisqu’il continue de s’agiter, à le saisir et l’entasser sur la charrette à ses côtés, avec une concentration et une obsession qui pique la curiosité.

Une marmotte est sortie de son terrier, perturbée par les ahanements de cet intrus dans son pré ; dressée sur ses deux pattes, elle hume et observe cet étranger, tout autant contrariée qu’amusée de le voir ainsi transpirer, car il ne semble pas constituer la moindre menace, tant il paraît obsédé par tout ce foin qu’il entasse, envoyant de tous côtés ces odeurs de sueur et d’herbe séchée. Le temps de s’assurer qu’il n’a pas d’autres idées, et voilà la marmotte qui replonge dans son trou pour s’y pelotonner. L’homme n’a bien sûr rien remarqué, au vu de la focalisation intense qu’il ne cesse de montrer, comme si sa vie en dépendait, comme si ce labeur était ce qui allait le sauver.

Le cri d’un aigle retentit dans la vallée, rebondissant sur les parois des montagnes, afin de se signaler en maître des airs à ne pas ignorer. Porté par le souffle sur lequel il se laisse planer, il embrasse le ciel et la terre sans même faire d’effort pour le réaliser. De ces circonvolutions aériennes, l’homme ne remarque ni la beauté ni la grâce pérenne, trop occupé qu’il soit à mobiliser sa peine, à accélérer la cadence quand il pense qu’il est à la traîne, à ignorer sa souffrance quand une douleur le gêne, dans une presque martyrisation de qui il est et de sa condition. Que ce soit la tâche qu’il accomplit ou la manière dont il la définit, rien n’est juste et posé, à part l’évidence qu’il persiste à se fourvoyer.

Portée par sa curiosité, un papillon s’en vient virevolter autour de l’homme affairé, lui chatouiller les oreilles, lui passer sous le nez, tout cela pour se faire rabrouer d’un revers de la main énervé, faisant ainsi sentir combien sa présence n’était pas désirée. Nullement effarouché, le papillon continue de musarder, à la quête d’une fleur, d’un brin d’herbe que l’homme aurait négligé, tout cela pour cette fois se faire pourchasser, comme si sa présence en elle-même était une provocation pour cet homme qui s’échine à terminer on ne sait quelle tâche obscure que lui seul semble à même d’estimer être la principale priorité de la journée.

Après ces exactions énervées, toute la vallée ne sait plus quoi penser de cet homme dont l’obsédante et unique priorité a l’air de rester seul, isolé à se maltraiter dans une activité dont il semble être l’unique à avoir les clés. S’affairer de la sorte pourrait faire sens si l’hiver était annoncé. On peut entendre que l’homme a besoin de fourrage pour ses bêtes avant qu’elles ne soient enfermées, mais pas de la sorte, pas dans cette urgence artificialisée. Il est bien trop tôt en cette fin d’été : les vaches paissent au pré et le foin n’a même pas encore séché, alors pourquoi diantre se donner tout ce mal et se singulariser, tandis que le temps pourrait bien mieux être employé ?

Il sera dit que ce que l’homme n’arrivait pas à entendre lui sera imposé, non pas pour le brimer ni le traumatiser, mais bien lui laisser le temps de prendre soin de lui, au lieu de s’oublier, de penser d’abord à sa vie, plutôt qu’à celles de ses vaches qui n’ont rien demandé ; ainsi, sa charrette se met en branle et commence à dévaler la pente, sans plus s’arrêter. Incrédule devant ce spectacle, il faut quelques instants à l’homme avant de réaliser l’ampleur de la débâcle, au point d’hésiter entre se mettre à courir comme un dératé ou hurler de frustration de voir tout son travail s’enfuir en direction de la rivière et d’y plonger dans une gerbe d’éclaboussures ébouriffées.

Et puis le silence, animé des seuls tourbillons d’eau qui finissent de tremper le précieux chargement qui vient d’y sombrer... L’homme n’a pas bougé au final, à la fois par surprise et par dépit de se voir ainsi infliger ce qu’il considère comme une punition imméritée. Tandis que la charrette s’enfonce dans l’eau avec des glougloutements, l’homme reste sidéré que toute son énergie et ses ambitions se voient ainsi noyées sans rémission. Les sentiments qu’il sent monter sont à la fois de colère et de découragements, dans un mélange délétère qui lui ôte tout jugement sur ce qu’il accomplissait, sur ce qui est en train de se passer, sur l’évidence que sa vie vient de changer.

Enfin l’homme s’assied, ou plutôt s’écroule faute de pouvoir décider quoi faire, rire ou pleurer, courir ou reculer. La tête entre les mains, il s’efforce de canaliser ses pensées, tout ce qu’il envisageait qui s’est d’un coup évaporé, tout le travail qu’il accomplissait qui ne sera jamais considéré, tout son matériel qui ne pourra être rattrapé. En dépit de son isolement dans ces montagnes, l’homme n’avait pourtant pas renoncé, il ne se laissait pas aller, il faisait du mieux qu’il pouvait ; et voilà que tout vient de lui être enlevé, sans solution pour compenser, sans explication qu’il serait prêt à considérer, dans une violente et injuste brutalité. Alors, il choisit de s’abandonner et s’allonge dans l’herbe les bras écartés.

Un chatouillis sur le nez, de petites pattes qui arpentent la peau chauffée par les rayons du soleil qui n’est pas loin de son apogée ; l’homme sursaute à cette sensation, prend peur de ce qui est arrivé, avant de comprendre qu’il s’est endormi et que la coccinelle qui s’envole est celle qui vient de le réveiller. S’étirant à satiété, l’homme contemple enfin le paysage à ses pieds, les montagnes majestueuses aux sommets enneigés, le ciel aux couleurs somptueuses comme un tableau déployé, les prairies denses et herbeuses au sein desquelles galope toute une faune enjouée, ainsi que la rivière dont les reflets lui renvoient des éclats illuminés.

Observant ses mains calleuses, l’homme réalise que cela fait bien longtemps qu’elles n’ont pas étreint d’autre humain, homme, femme, enfant, ni qu’elles ont pu desserrer les poings qu’il a toujours fermés. Dans un geste lent, il les passe sur l’herbe qu’il n’avait pas encore fauchée, pour sentir cette douceur qu’il avait oubliée. Jetant un bref regard aux bras de sa charrette qui surnagent des flots où ils ont sombré, l’homme pousse un soupir, mais ne fait pas un geste pour s’en soucier, au contraire acceptant ce qui ne peut plus être réparé, en un gage qu’à présent, il devra vivre autrement que ce qu’il a toujours fait, pour peu qu’il ose se réinventer.

Se levant avec circonspection, l’homme sent son dos vermoulu de toutes ces contractions, et se demande soudain s’il ne prendrait pas un bon bain, mais pas de celui dans un petit bassin, mais au contraire au sein d’une eau qui n’a pas de fin ; cela fait combien de temps qu’il n’a pas vu l’océan ? En quelques secondes, la décision est prise : confier les bêtes au voisin, clôturer sa ferme et sa remise, et suivre cette rivière jusqu’à sa fin, avec un seul objectif assumé :

s’autoriser les surprises, tant qu’elles apportent de la joie à satiété.