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Espérance

Il en a été rêvé de belles choses, magistrales, grandioses, de l'ordre de la démesure et de la pose, où l'idée comptait presque plus que sa réalité, en un fantasme qui ne risquait pas de s'incarner ; et voir aujourd'hui ce que l'on a construit semble tout d'un coup décalé d'avec nos désirs, nos envies, comme si on a avait plaqué des couleurs sur un dessin sans faire exprès, parce que l'on nous avait dit de nous dépêcher, et qu'il n'était pas possible que cette trame ne soit pas coloriée.

Il en a été annoncé des ambitions et des résultats dans toutes les directions, à la manière d'un marché où tout serait à volonté, sans avoir rien à payer, sans souci de s'inquiéter d'où proviennent les denrées ; et à présent que le coffre est chargé, le frigo plein à souhait, le cellier rempli du plafond au plancher, voilà que l'on se demande si on a bien fait, si on ne s'est pas laissé emporter, s'il n'aurait peut-être pas fallu un zeste anticiper, et les besoins, et la nécessité.

Il en a été proclamé des vérités, que l'on ne serait pas comme tous ceux qui ont précédé, que l'on inventerait ce qui n'a jamais été imaginé, que l'on deviendrait une référence, un pionnier ; mais maintenant que le spectacle est terminé, qu'il ne reste plus qu'à entendre les critiques et les spectateurs insatisfaits, l'on s'interroge sur le sens de ce que l'on a fait, si cela valait bien toute la peine et l'énergie qui y ont été dispensées pour que rien de tout cela ne soit apprécié, déjà rangé dans le rayon des occasions manquées.

Une fois que le bruit est retombé, que l'enthousiasme s'est évaporé, il ne reste plus que nous et nos pensées, un peu perdu, un peu dépité de se retrouver ainsi face à ce qui ne constitue pas ce que l'on imaginait, certes estimable, mais si surfait, en une copie conforme de ce qui est la norme, alors que l'on s'envisageait en preux chevalier traçant une route qui n'avait jamais été explorée et que l'on se contemple d'avoir suivi la plupart du temps des sentiers balisés.

Quand l'agitation est passée, que toute la chorégraphie qui avait été planifiée se fige dans le silence de l'immobilité, il ne s'écoute plus que notre respiration pour signifier que tout n'est pas mort et enterré, en un souffle inarrêtable et régulier, métronome qui rythmait tout ce que l'on faisait sans même que nous daignions nous donner la peine de le considérer, comme un dû, comme une nécessité qui ne serait être contesté, alors que la grâce que nous puissions encore respirer ne nous a jamais effleurés.

Après toutes les objectifs glanés, en autant de victoires et de trophées, ceux-ci ne s'empilent plus ainsi qu'une collection d'objets sans utilité, en vestiges d'un passé qui ne fait même plus vibrer, mais au contraire souligne la vanité de tout ce que l'on considérait comme une priorité et qui, devant nos yeux embués d'émotions et de regrets, ne fait plus que souligner à quel point nous avons couru sans jamais nous arrêter pour jouir du plaisir de ces succès mérités.


Dans cette pièce qui ressemble à un musée, il flotte pourtant comme un sentiment d'inachevé, une espèce de tremblement de l'air qui ne paraît pas vouloir se poser, au contraire vibrant d'un message que l'on hésite à écouter, incapable d'admettre que l'on se serait peut-être trompé à force de croire en une singulière destinée, dans une quête qui ne pouvait jamais être rassasiée, mélange de persévérance et de facilité, où il n'était pas possible que l'on puisse entendre que peut-être, nous avons été aidés.

Dans ce moment où l'on peut enfin admettre que ce que l'on prenait pour des évidences non contestées pouvait en fait consister en une projection de nos pensées, un prisme qui nous a fait dévier, il est d'un coup étonnant de sentir combien cette idée nous fait vaciller, comme si notre monde s'écroulait et n'avait jamais eu le sens qu'on lui donnait, en un miroir aux vanités, en un entonnoir au sein duquel nous avons glissé, sans même nous demander si ce chemin était bien celui que l'on voulait.

Dans cette brutale mise en lumière, où il n'est plus possible de nous cacher le décalage entre nos aspirations et la réalité amère, nous avons le corps parcouru de frissons, comme un courant qui libèrerait la matière et lui donnerait la primauté sur la raison qui, elle, a eu tout ce temps pour s'abîmer dans la contemplation de son excitation, oubliant au passage que chaque acte, chaque décision allait arracher une plume à notre ramage pour la remplacer par un point d'interrogation.


Laurent Hellot - Espérance

Devant ce qui ne peut plus être contesté, maintenant que nous n'avons plus rien à prouver, il ne ressort qu'une triste mélodie issue de tout ce que nous n'avons pas osé, toute cette palette de tons chatoyants que nous avons habillée de gris perlé pour ne pas qu'elle dénote dans la morne ambiance généralisée ; et face à ce feu d'artifice qui n'a jamais été tiré, nous réalisons alors que nous tenions entre nos mains, et l'étincelle, et la mèche pour le faire rayonner.

Devant tout ce décor qui n'a plus de sens en cette journée, puisqu'il ne sera plus vu ni acclamé, il n'exsude que la lassitude d'une mise en scène qui n'a fait que singer tout ce que nous aurions réellement pu exécuter, toute cette imagination, toute cette sensibilité, tout ce qui nous exaltait au fond et que nous avons laissé se calciner ; et face à ce théâtre qui n'a plus d'utilité, nous comprenons que c'était en coulisse, une fois le rideau tiré, que tout se jouait.

Devant ce miroir où se reflètent les images de nos espoirs, il n'est plus possible de revenir en arrière, de prétendre que l'on aurait pu mieux faire, à moins de faire tourner la Terre à l'envers. Il ne reste plus qu'à contempler ce personnage que nous avons créé, peut-être pas celui que l'on souhaitait, mais en tous les cas l'unique qui va nous dépasser, en un immense et incorruptible mausolée, le seul que l'on se s'attendait pas à laisser, somme de tout ce que l'on a compilé, mais dont l'ensemble donne naissance à un singulier portrait,

celui de notre identité, de cette empreinte que l'on va offrir à l'humanité,

celui de nos rêves incarnés, dont la forme dessine ce que l'on ne pensait pas montrer,

celui de nos idéaux, dont la puissance transfigure le mythe que l'on n'arrivait pas à aimer,

notre être si beau et si imparfait.