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Inutilité

Un matin comme des milliers, incertain et familier, où l’émergence de la douce torpeur de l’oreiller équivaut à sauter d’un train sans attendre l’arrêt, avec une réception brutale au beau milieu d’un paysage désolé. L’adaptation et l’apprivoisement de ce qui est pourtant un familier environnement prend cette fois plus de temps, comme si une gangue enveloppante oblitérait tous les mouvements, invisible et pesant carcan, inamovible et permanent enfermement.

Les efforts accomplis pour s’extirper de ce lit semblent voués à un échec contrit, à la manière d’un rocher qui voudrait sortir du marécage où il est embourbé, tentative vaine de quitter l’endroit où s’incrémente la fatalité de sa réalité. Il ne s’agit malgré tout que d’une chambre à coucher, et la lutte qui se manifeste pour juste avoir le droit de se lever confine au ridicule patenté, qui n’augure rien de bon quant à la suite du déroulement de la journée telle qu’elle avait été planifiée.

L’espace clos qui était jusque-là familier se met de plus en plus à ressembler à un piège qui vient de se refermer, non par une erreur accomplie ni une abdication transie, mais parce que, d’un coup, ce qui n’était qu’au départ qu’une bergerie vient de se transformer en l’antre d’un loup, et que l’on ressemble maintenant à une proie qui vient d’être mordue au cou. Cette situation improbable donne le sentiment d’être soudain tenu en laisse, comme un gentil chien à sa maman, docile et obéissant.

Le déchirement entre nos ambitions et nos réactions face à cet obstacle à surmonter ne présage pas de la reconnexion à nos pleines capacités, comme si l’on avait perdu le mode d’emploi et la raison de se lever, dans une soudaine et inattendue révélation dont le cri de ralliement serait : « À quoi bon !? ». Il n’est cependant pas dans nos habitudes de renoncer ainsi sans un minimum de cogitation, et il importe à présent de se battre contre cette apparente soumission.

Les mouvements sont gauches, les mots sans articulation, dans une pantomime qui singe les ébats d’un nourrisson, désorganisés et dans toutes les directions. Il paraît à ce point incroyable de se demander si la meilleure des solutions ne serait pas de ramper, mais rien que tendre la main vers la table et atteindre le réveil pour l’arrêter a pris un temps durant lequel nous aurions tout aussi bien fait de retourner nous coucher, en pitoyable lutteur qui s’effondre à la première douleur.

Sur ce matelas, dans ces draps, l’on sombre dans le ridicule de s’agiter à tout va, comme si le monde allait s’écrouler juste là, nous emportant en pyjama, honteux et défait de cet état. Il n’était pourtant pas prévu de combat au réveil de ce matin que l’on voit. La température est clémente, la lumière engageante, et nous voilà coincés dans quelques mètres carrés, incapables de retrouver notre dignité, infichus même de comprendre ce qui est en train de se passer.

La nuit n’a rien d’annoncé qui aurait pu prévenir de ce qui allait se concrétiser, cette lutte indescriptible qui confine au risible, d’un homme contre son oreiller. Le corps à corps n’aurait jamais dû se manifester, l’un, objet dominé, et l’autre, déité autoproclamée ; les voilà cependant en train de se jauger, sans que l’issue de ce combat de titans ne puisse être décidée.

La pièce dans laquelle se joue cet affrontement n’a rien d’une arène magistrale ni d’un ring phénoménal, au contraire le cadre banal d’une chambre intégrale, avec lit, armoire et tapis. Pas un accessoire ne peut servir de support ni d’échappatoire dans ce placide décor qui protège et isole à la fois du dehors. La solution ne viendra pas de l’extérieur, mais bien de sa propre lutte contre la torpeur.

Le jour est cependant annoncé, et il ne saurait être question que cette comédie puisse durer, dans un sursaut de respect et de dignité, pour que la station verticale redevienne la stature principale qu’elle a toujours été. La pesanteur paraît néanmoins se rajouter à l’ensemble des éléments contre lesquels le presque dormeur n’a même plus l’air d’essayer de lutter, vaincu ou vainqueur d’on ne sait quel trophée.

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Et le temps passe, sans que plus un geste ne soit tenté, comme si chacun des adversaires se jaugeait, évaluait les forces en présence, ou plutôt leur inutilité, puisque les muscles n’ont clairement plus aucun rôle à jouer, flasques et avachis. Le corps n’est même plus ici un outil, mais une information dont le rôle est omis, ainsi qu’un paramètre dont on a oublié l’intérêt précis.

La réalité qui s’impose n’est maintenant que pas un ascendant n’est pris, ni d’un côté ni de l’autre, sauf à considérer que l’absence de mouvement équivaut à un sursis avant que ne soit prononcé le résultat de tout ce charivari, bataille silencieuse, mais non moins précieuse, quant à savoir ce qui vaut la peine de sortir de ce lit, s’il ne s’agit que d’une énième course dans un ersatz de vie.

Cette pause mise à profit permet d’envisager d’une autre façon l’objet même de ce lever permanent, rythme quotidien qui n’a plus aucun sens vraiment, à part celui de répéter encore et encore tout ce qui a déjà été fait auparavant. Est-ce réellement besoin de se poser en combattant, contre son oreiller, contre son lit, contre ses draps, et finalement, contre soi ?

Le lit est ouvert à présent, la fenêtre également, par laquelle s’engouffrent l’air et le vent. Le réveil a été jeté dans un panier. Le costume trois-pièces relégué dans le placard à balais. La journée telle qu’annoncée ne sera pas du tout celle qui avait été envisagée, ni d’ailleurs toutes celles d’après. Était-il besoin de ce duel soudain pour qu’enfin s’éclaire la lumière au bout de ce tunnel sans fin qu’est le train-train quotidien ? Ce face à face devrait survenir tous les jours, ou aucun, pour que l’on soit sûr de ce pour quoi l’on se lève, respire, marche sans fin, et que chaque aube qui se lève soit celle où l’on peut déclarer, le sourire aux lèvres :

je sais pourquoi je me suis réveillé.