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La clé du bonheur


La clé du bonheur - www.laurenthellot.fr

Dans le champ où elle se promène, la petite fille chantonne une rengaine, un air qu'elle a entendu à la fête foraine. D'un pas léger, elle sautille sans s'inquiéter de savoir où son pied va retomber, certaine que rien ne peut lui arriver en cette belle journée ; somme toute, le soleil brille sans arrêt, l'air vibre d'une belle intensité, la journée ouvre à toutes les possibilités, celle de la liberté d'un plein été.

Toute à sa joie d'explorer, la petite fille ne prend pas garde à ce qui se trouve dans ce pré : une vache de noir et blanc tavelée. Présente depuis les brumes de la matinée, elle paît avec nonchalance à l'ombre d'un pommier, posée sur le sol en toute simplicité. Pour elle, la chaleur de cet instant nécessite de limiter ses ambitions à simplement et pleinement ruminer, priorité basique et bonhomme pour occuper les heures qui vont défiler. Et le surgissement d'une donzelle enjouée ne fait pas partie de ses priorités, laquelle d'ailleurs ne paraît pas du tout l'avoir remarquée.

Gambadant sans anticiper, la petite fille s'ébaudit de tout ce que peut lui offrir ce bout de prairie : des fleurs de tous les côtés, des orifices de terriers à créatures insoupçonnées, des traces mystérieuses d'animaux à la taille démesurée, autant d'observations qui ne manquent pas de la distraire et de la fasciner, toute à l'excitation de découvrir ce microcosme à portée. Bien qu’aventurière dans l'âme, elle n'a pas encore eu l'occasion de sillonner ce terrain avec autant de charme, et elle ne peut que s'émerveiller de ce qui s'offre de tous les côtés. Si elle s'écoutait, elle resterait bien ici toute la journée, à observer le vol des papillons colorés, à guetter ce qui émergera de ces trous creusés, à se laisser bercer par les trilles des oiseaux surexcités, à vivre de tout ce que ce paysage pourra lui proposer.

De son point d'observation ombragé, la vache examine avec curiosité ce spécimen sautiller de tous côtés, comme si le sol était élastique et imposait de progresser par bons simultanés. En ce qui la concerne, il est par trop tôt pour s'agiter et encore moins sous les rayons de ce soleil qui chauffe l'échine comme un forcené. Tant que la demoiselle ne s'en vient pas la déranger, il n'y a pas lieu de s'inquiéter, juste de la surveiller du coin de l’œil, afin de ne pas se faire surprendre par ses agissements incontrôlés. Elle n'a pas prévu en ce jour de se coltiner une humaine, que ce soit dans la prévention de ne pas l'effrayer ou, au contraire, de devoir s'en accommoder. Sa vénérable expérience de la cohabitation simultanée lui a appris à ne rien attendre de ce genre de compagnie, prête à tout pour la monopoliser.

S'arrêtant soudain à la vue d'un trou dans le sol, la petite s'interroge et se demande ce qui peut se cacher au fond de cette terre molle, dont un tas conséquent trône devant l'entrée, justement. Se mettant à quatre pattes, elle s'efforce de dénicher ce qui s'y carapate, mais seule la profonde et dense obscurité daigne se manifester, pas un bruit, pas un souffle ne donnant d'indice pour l'éclairer. Non découragée par cette exploration avortée, la petite fille regarde autour d'elle, tend le bras, attrape une fleur, une touffe d'herbes et les posent ensemble devant cette entrée de ce qu'elle suppose être le refuge d'un animal mignon qu'elle ne connaît pas ; puis, fière de son geste généreux, elle se relève, salue et dit tout haut qu'elle reviendra sous peu faire la connaissance de ces habitants mystérieux.

De son côté, la vache n'a pas perdu une miette de cet étrange ballet, à la fois surprise et consternée, comme si cette donzelle n'avait jamais traversé un pré et qu'elle devait s'ébaudir devant tout ce qu'elle allait croiser, à commencer par ce terrier de lapins qui n'est rien que du banal, enfin ! C'est à se demander si les humains vivent sur cette Terre ou se contente de poser leurs pieds sur le sol, sans en avoir rien à faire, aussi peu concernés que s'ils étaient des scaphandriers flottant dans un environnement qu'ils ne comprennent ni n'arrivent à maîtriser. Il n'est pas étonnant qu'ils aient besoin d'elle et de tous ces autres, cochons, poules, chevaux, pour les aider à tenir dans ce monde sur lequel ils donnent l'impression de passer comme des zéphyrs, bruyants, fuyants et insignifiants. Ce petit être a l'air de tenir du courant d'air, comme ses parents, ni plus ni moins au fait de ce qui se joue dans ce présent.

Nullement déçue par cette rencontre qui n'a pas eu lieu finalement, la petite délaisse le terrier pour se concentrer sur une libellule qui vient de filer juste sous son nez, en une provocation assumée. Il n'en faut pas plus pour que la demoiselle court dans la direction où elle s'est évaporée, vers la vache et le pommier, dans cette ombre propice aux surprises et aux secrets. Au pas de course, elle suit les circonvolutions de l'insecte qui se propulse dans toutes les directions, mi-avion mi-dragon, et munie d'une sacrée force de propulsion. L'éclat du soleil sur ses ailes donne l'impression de suivre une brassée d'étincelles, un feu follet dont les émanations se seraient enflammées pour aboutir à cette espèce de fusée. Sa vitesse inédite et sa trajectoire erratique ont le don d'enchanter la petite fille qui se met à rire, à gorge déployée, faisant retentir la joie qui se diffuse en elle, de tous les côtés du pré.

Ce n'est plus de la surprise qui anime la vache, mais de l'incrédulité de voir foncer vers elle une demoiselle à couettes et robe colorée, le tout dans des éclats de rire qui fusent sans s'arrêter, en une tornade d'énergie et de gaieté. Vue la vitesse à laquelle elle progresse et l'évidence que ses yeux ne sont clairement pas braqués sur ce qu'ils devraient, mais sur cette espèce d'arc-en-ciel qui gigote dans l'air surchauffé, la vache ne peut que se préparer à ce qui ne va pas manquer d'arriver, dans une fatalité dont les conséquences ne manquent pas de l'intriguer. Il ne lui reste plus qu'à attendre, bouger étant de toute façon par trop surfait, et cette ombre trop précieuse pour la quitter.

La petite fille n'a d'abord pas compris ce qui lui arrivait, de se retrouver les quatre fers en l'air, alors qu'un instant auparavant, elle galopait. Il lui est besoin de quelques instants pour appréhender ce qui se dresse devant elle et ne devrait pas s'y trouver : cette énorme masse blanche et noire, sur laquelle la brise fait danser des ombres illuminées. Levant la tête avec circonspection, la petite fille perçoit d'abord les flancs, immenses et ronds, puis un museau humide et gros, que surplombent deux yeux qui la jaugent de bas en haut. Il ne lui en faut pas plus pour s'extasier illico, se mettre debout d'un saut et passer ses bras au cou de la vache qui ne pipe pas, en criant : « Tu es trop belle, toi ! »

Face à ce débordement de câlins et de compliments, la vache ne sait plus quelle posture adopter et, par réflexe, penche la tête pour se laisser caresser. La petite fille ne semble d'ailleurs pas prête de s'arrêter, au point même de presque se coller à cette peau douce au toucher ; et la vache choisit de se laisser amadouer, débordée par la tendresse qu'elle sent se diffuser.


Le temps paraît s'être suspendu, dans la touffeur de l'été ; la petite fille n'a pas quitté la vache, après l'avoir étreinte autant qu'elle pouvait ; elle s'est même adossée à celle-ci, au point de sentir ses paupières se fermer, et une envie de dormir la submerger. La vache n'a alors plus bougé, attentive à ce petit être qui lui a donné sa confiance en entier. Bercée par la respiration de la fillette, elle s'est elle-même mise à somnoler, plus guère préoccupée de brouter ; et durant ces moments suspendus, le monde est enfin redevenu ce qu'il a toujours été :

un paradis, offert à qui ose l'explorer.

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