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Le jour d'après


Le jour d'après - Laurent Hellot

Le soleil va se lever, encore. La vie va continuer, dehors. Les émotions vont jaillir, de tous bords.

De derrière la véranda, la jeune femme n'observe pas le paysage, son regard perdu entre pensées et nuages. Dans une posture immobile, elle semble errer au sein de contrées intranquilles, prisonnière d'un voyage où elle n'est que passagère, incapable de décider si elle est encore sur cette Terre. Quelques mouvements subtils, un doigt qui se contracte, un battement de cils servent à signifier à qui s'interrogerait qu'elle est bien de ce monde et qu'elle n'est pas pétrifiée. Pour le reste, son corps et son esprit semblent dissociés, comme si leur lien n'avait plus d'utilité, qu'après ce qui vient de se concrétiser, cette connexion est sans intérêt.

Un murmure permanent venu de l'intérieur du bâtiment persiste à rappeler que chacun continue de s'agiter comme avant, dans un mouvement perpétuel, pour ne pas se laisser abattre par de quelconques nouvelles. Cet environnement sonore ne dérange ni ne perturbe la jeune femme, qui continue de fixer le dehors, presque marionnette entre vivants et morts. Le défilé des ombres et des lumières sur les herbes qui oscillent jusqu'à la rivière ne la touche pas plus qu'un souffle éphémère, comme si ce rappel à la réalité ne correspondait plus du tout à quoi que ce soit qui puisse la concerner. Le détachement d'avec son environnement est complet, statue de chair et de sang sur laquelle pourrait s'abattre grêle et giboulées sans que cela ne la fasse se manifester. En ce début de journée, la jeune femme paraît avoir décidé de se fondre dans le mobilier, traces matérielles d'un passé qui n'a plus de prise sur elle, éléments du décor dont elle fait dorénavant partie, quel que soit le jour, quelle que soit la nuit. Si l'on se fie à ce qu'elle diffuse, cela reviendrait à dire qu'elle n'est plus ni femme ni muse, ni mère ni amie, juste la démonstration perpétuelle qu'aujourd'hui, être ne veut plus dire exister, symbole d'un corps que l'âme aurait déserté.

Le tic-tac d'une horloge rythme l'écoulement du temps, métronome magistral qui scande les joies, les pleurs, les rires, les scandales, sans se préoccuper de ce qui est en train de se jouer, que ce soit un drame ou une martingale, un mensonge ou une vérité. L'alternance de ces instants saccadés ne donne pas plus de points de repère à la jeune femme, dont l'immobilisme confine au mystère, gisante que l'on n'aurait pas encore mise en terre, fantôme errant encore constitué de matière. Seul le battement du sang à la base de la jugulaire signifie qu'en elle, tout n'est pas figé de manière mortifère, mais que continue de pulser une énergie dont elle ne réussit plus à extraire une quelconque lumière. Le corps refuse de se laisser faire, d'être enterré sans manière, de se considérer déjà poussière. Cette beauté naturelle, la douceur qui se dégage de cette silhouette particulière font se demander ce qui a bien pu survenir, au point de ne plus donner accès à quoi que ce soit de vibrant, de vivant, d'autant qu'aucune larme, qu'aucun sanglot ne signifie ce trop plein, ce choc qu'il est besoin d'exprimer autrement que par des mots.


Le pas feutré d'un chat glisse sur le parquet de la véranda, apparition furtive aux couleurs blanche et grise. Son indifférence feinte à cette figure prostrée sur la banquette en rotin n'est pas le synonyme du désintérêt qu'il manifeste pour cette étoile éteinte. Après une pause stratégique où il prend le temps de se lécher la patte bien peu vite, il se rapproche en ronronnant de la jambe de la jeune femme pour s'enrouler autour en glissant nonchalamment ; puis, après une brève pause de convenance, voilà le félin qui s'arc-boute et s'élance, pour atterrir sur les genoux de cet humain dont le confort lui paraît on ne peut plus certain, ce qui a enfin le don de faire sursauter la jeune femme, comme sortie d'une torpeur illimitée où elle cherchait les échos de son âme. D'un coup d'un seul, elle doit se reconnecter à ses sensations, à sa situation, à sa condition et décider quoi faire de ce chat qui s'est imposé sans condition. Sa première réaction est d'ailleurs de répulsion, d'un contact qu'elle avait proscrit depuis le déferlement de ce cataclysme d'émotions, pour se protéger, pour se retrouver, pour s'isoler ; et l'animal doit seulement à cette hésitation le sursis de ne pas avoir été envoyé valdinguer, prudent néanmoins sur la suite de ce qui pourrait arriver. Pour ne pas ajouter de la brutalité à la colère, la jeune femme choisit de ne rien faire, non pas pour se faire réconforter par les ronronnements du chat qui ont redoublé, mais pour prendre conscience qu'elle a été absente à elle-même bien plus longtemps qu'elle ne l'aurait souhaité. La vision des ombres qui se rétrécissent lui confirme d'ailleurs qu'approche l'heure du déjeuner et de la cérémonie qui est planifiée ; et elle ne sait toujours pas comment la traverser.


Une voix se fait entendre sur le côté, familière, mélangée de tristesse et de tension passagère :


« Tu es prête ? Il est temps d'y aller. Le maître de cérémonie vient d'arriver. »


La jeune femme n'a pas besoin de répondre à cette question, tant ce jour n'a été qu'une succession de doutes et de questions, sur le sens de cette vie et sa direction, après le choc qu'elle a encaissé sans explication. Se levant avec précaution, elle laisse le chat râler et s'éloigner, pour tourner cette fois son regard avec volonté vers l'allée.


Le corbillard est là, à l'arrêt. Sa vision n'est pas de celle qui va l'émouvoir, pas dans l'immédiateté. Elle sait que le corps a déjà été emporté, et qu'il appartient maintenant aux vivants de suivre son chemin, du moins pour ceux qui ont le courage de l'assumer ; et tandis qu'elle prend la direction de la porte d'entrée, elle se décide enfin à ôter la bague qu'elle porte à son doigt, où s'étaient gravés tous ces serments de fidélité que le destin a balayés.

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