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Récompense

Le trophée est sur la table, brillant et désirable, comme s’il venait à l’instant d’être usiné et attendait d’être présenté à celui qui l’a mérité. L’éclat de son vernis, la beauté de son dessin précis donnent presque la sensation d’un être, d’une personne qui ne souhaite plus que prendre cette grande respiration pour se lancer dans la vie, sans plus de contrainte ni de norme, juste enfin exister et cesser de sédimenter dans une armoire de regrets, pire qu’être enfermé ou damné, oublié.

Si le jeu ou le combat qui lui a valu d’être là semble maintenant avoir pris fin, sous les clameurs et les vivats, les échos de ces cris et de ces joies résonnent encore jusque-là, en une onde rémanente qui persiste, comme une plainte lancinante traduisant un autre sens à cette bataille géante contre soi, contre les autres et contre le temps, pour qu’enfin demeure une trace de cet événement, qu’il soit grandiose ou insignifiant, vers cette apothéose qui donne droit à ce hochet clinquant.

Que l’on apprécie sa présentation ou ses inscriptions qui évoquent les affres et les mérites de la compétition, cet objet paraît être le point de passage obligé pour avoir le droit de monter sur cette dernière marche espérée, en un avènement qui vaut tous les brevets, une sorte de reconnaissance qui serait censée nous ouvrir les portes de notre destinée. L’idée que ce symbole aussi matériel vienne couronner tout ce travail personnel laisse cependant un étrange malaise, comme si l’on s’asseyait sur une punaise.


Il faut bien le recevoir cependant, pour ne pas décevoir toutes ces attentes, tous ces gens, même si la sensation d’irréalité se fait de plus en plus pressante, à la manière d’un invité qui n’aurait pas été convié et prend toute la place, séance tenante. Porter ces lauriers, saisir cette coupe, lever les bras pour célébrer la fin de cette route qui a conduit au succès commence cependant à tenir de la pantomime, où les spectateurs ne seraient que des figurants, et notre propre estime une brume qu’un souffle lamine avec une telle facilité qu’on se demande si elle a jamais existé.

Enfoui sous les vivats, ébahi de tout ce peuple qui est là, on a malgré tout de plus en plus de mal à ne pas prendre ses jambes à son cou, non pas pour refaire ce trajet et ces efforts fous, mais s’assurer que l’on ne s’est pas fourvoyé et que le résultat est bien celui qui était espéré. Le décalage entre ce que l’on ressent et les regards émus qui nous couvent, ces mots touchants qui nous félicitent, n’ouvre plus qu’à un doute profond quant à ce que l’on éprouve, comme si l’image et le son n’étaient pas raccords sur notre tout nouveau poste de télévision et que l’on n’ait plus qu’une envie : allez voir dehors la succession des saisons.

On demeure quoi qu’il en soit stoïque, alternant remerciements et sourires mécaniques, afin de ne pas décevoir ceux qui avaient placé en nous tous leurs espoirs et seraient fort marris de nous voir ainsi déchanter, au risque de les renvoyer à cette existence qu’ils ont le besoin d’oublier pour ne pas être forcés de reconnaître qu’elle ne correspond plus du tout à celle qu’ils rêvaient, comme si toutes leurs idées, toutes leurs envies avaient sombré dans un trou pour y être enterré et oublié, afin qu’on ne les retrouve pas du tout et fasse comme si de rien n’était.


Nous voilà ainsi, couverts de félicitations et de confettis, le héros de la fête dans une ambiance de carnaval, et pourtant le seul à la limite du malaise vagal, dans une confusion et un embarras total, au point de n’avoir plus qu’un désir : nous enfuir de ce piédestal. Il nous faut pourtant résister et ne pas céder, afin de ne pas passer pour cet ingrat qui ne sait pas apprécier ce qu’il a, en un caprice qui ne passerait pas. Et ce trophée que l’on porte à bout de bras devient de plus en plus lourd, quoi que l’on fasse pour que cela ne paraisse pas.

La parade se poursuit, avec nous comme cœur de cible pour tous ceux que cela réjouit, amis, famille, patrie, au point que l’on finit par se demander si l’on concourait pour soi ou pour tous ceux qui nous accompagnaient, en un puissant et formidable cheval de trait, un monstre de talents et de possibilités qui a servi de guide et de relais pour ces autres qui n’étaient que frustrés, déçus, perdus de ne pas réussir le tiers de ce que l’on a fait, avec le sentiment de n’accumuler que de la poussière pendant que l’on compilait les récompenses sans arrêt.

Le miroir ainsi tendu entre les aspirations et la réalité ne reflète d’un coup plus que ce qui n’a pas été gagné, toutes ces espérances que la course oblitérait, cette somme de souffrance que l’on n’arrivait plus à dissimuler, cette violence que l’on s’imposait, mais aussi cette abondance de chances qui nous a portés, cette persévérance qui ne nous a jamais abandonnés, comme si l’on sentait que cette confrontation n’avait pas l’importance qu’on lui accordait, mais qu’elle ne servait qu’à masquer la vérité de ce après quoi l’on courait, cet idéal qui nous animait.



Maintenant que la fête est terminée, que les invités se sont éloignés, que l’euphorie est retombée, nous voici face à cette étrange latence, ce silence, ces pensées ; un bourdonnement de plus en plus intense qui ne veut plus nous quitter, comme un message que l’on ne réussirait pas à décoder. La nuit est tombée pourtant, et toute activité a cessé, de la naissance à la tombe, comme en suspens le temps que l’on écoute enfin ce qui nous est communiqué.

Penché sur notre ombre, sans plus de distraction ni d’objectif fixé, l’on peut cette fois oublier, et cette breloque, et ceux qui l’ont fabriquée, pour ne plus se concentrer que sur les mots que le vent nous porte et qui peuvent cette fois atteindre notre esprit sans qu’il impose l’urgence de l’analyser, de les traduire et de les ranger bien au fond dans le fatras qu’il a déjà empilé et qui lui tient lieu de raison. Cela fait bizarre d’ailleurs d’accueillir cette information sans avoir à courir et finir la sueur au front, comme toutes ces compétitions.

Une mélodie, un refrain ; un rythme comme un nouveau matin où le jour ne serait plus au travers d’une vitre, mais coulerait de nos mains, en une énergie à la douceur ineffable et au charme divin ; le message et le sens en sont si simples, presque enfantins, en une réminiscence de ce que l’on savait, mais s’obstinait à ignorer, pour s’en aller chercher ce qui était pourtant déposé à nos pieds, par ce monde, par la vie, qui ne souhaite qu’une chose, que l’on rayonne de félicité, sans qu’il soit besoin de s’épuiser à courir après qui l’on est :


« N’oublie pas de t’amuser »