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Réunion

Dernière mise à jour : 22 janv.


Réunion - www.laurenthellot.fr

Dans la salle où il s'est assis, le petit homme regarde tous ces gens qui dansent et qui rient. De sur son strapontin, il est n'est plus certain d'être à la bonne place pour prendre part à tout cet entrain. Il les voit exubérants et joyeux, paraissant se connaître tous et toutes, et depuis longtemps, alors que lui se sent bien seul sur son séant, peut-être un peu trop habillé, peut-être un peu trop coincé, en tous les cas décalé, au vu de tous ces gens qui semblent si désinhibés. L'alcool n'est pour lui pas la question ; il a bu juste assez pour avoir lui aussi envie de tourner en rond, mais pas suffisamment pour le faire de manière spontanée, même s'il se refuse à se forcer pour s'amuser, quelles que soient les substances que l'on s'aventure à lui proposer. Il n'a aucun désir de s'envoyer en l'air à en perdre la tête et se retrouver au petit matin, sinistre et dégrisé, en se demandant ce qu'il a bien pu faire de cette soirée, au point d'avoir l'impression qu'un marteau lui marave la tête. Aussi se tient-il prudent et en retrait, donnant le sentiment d'être un vigile plutôt qu'un invité avec lequel on aurait le désir de batifoler. Les musiques s'enchaînent, les éclats de rire se déchaînent, tandis qu'il garde la posture rigide et la bouche serrée avec le rôle du chaperon de la soirée contemplant tous ces autres qui l'ont complètement oublié.

Quand le petit homme est venu à cette sauterie, il s'en faisait une joie d'enfin voir varier un peu le contenu de ses nuits, si ternes, si plates depuis des décennies. Il a même cru à un malentendu, d'avoir été pris pour un autre que l'on aurait reconnu, mais, dans un élan d'audace, il a décidé de ne pas céder sa place et de se rendre à ce bal, dans cette si belle et grande salle, celle dont il apercevait les vitres briller au cœur des nuits étoilées. Pouvoir enfin se retrouver du bon côté de ces baies était déjà pour lui une consécration, l'accomplissement d'un rêve et d'une ambition : ne plus se voir exclu de tout ce que la vie offre d'inédit et de jamais vu, pour lui dont le quotidien se résume à observer la rue, dans l'espoir de croiser ce miracle qui le sortirait de cette voie sans issue où vivre se résume à exister, sans plus de plaisir ni de désir à partager. Alors quand cette invitation lui est parvenue, il a cru à un malentendu, toutes ces coteries étant si loin de son esprit, au point même qu'il ne savait pas comment se vêtir pour cette soirée qui faisait soudain briller une étrange lueur dans son avenir. Non pas qu'il a cru une seconde que ces heures sous les projecteurs auraient d'un coup accéléré les battements de son cœur, mais il avait au moins le secret espoir qu'elles lui offriraient le bonheur de se sentir enfin dans la normalité, avec accès illimité à la griserie d'écouter ses émotions vibrer.

Maintenant qu'il est là où il a toujours rêvé, au milieu des festivaliers, des flonflons et des pièces montées, le petit homme ne s'est pourtant jamais senti aussi seul, presque isolé, ostracisé, non par mauvaise volonté, mais comme s'il n'avait pas les codes pour se faire accepter, pas les clés pour franchir la porte qui conduirait à la félicité, pas les mots pour exprimer la joie simple à laquelle il aimerait avoir accès. Du fond de cette pièce où il s'est réfugié, le petit homme se sent comme enterré, transparent, oublié, un élément du mobilier. Danser ? Pourquoi faire s'il n'y a personne avec qui virevolter. Manger ? Quel intérêt si ce n'est que pour combler le vide immense au sein duquel il ne peut s'empêcher de sombrer. Discuter ? Mais de quel sujet, lui qui n'est que maladresse et timidité. Quelles que soient les options qu'il s'efforce de considérer, le petit homme est renvoyé à ses incapacités de socialiser dans cet univers où il ressemble à un extraterrestre qui aurait débarqué. À bien considérer sa position, il ne peut s'empêcher de porter tout le poids de cette décision qui l'a conduit ici et maintenant, dans ce pénible isolement, cette place de statue de glace, lui qui n'aspirait qu'à un réchauffement, un rayon de soleil dans sa banale aventure journalière ; mais il a l'impression que, plus il s'emploie à analyser la situation, plus il se confronte à de considérables interdictions, des non-dits qui l'excluent de toutes les façons, comme si ce qu'il fait ou ce qu'il dit laisserait imprimer en lettres capitales sa complète impotence sur son front.


Face à ce dilemme tortueux, le petit homme ne réussit pas à se sentir heureux. Il y a bien la musique, les parfums, les lumières, un je ne sais quoi dans l'atmosphère, mais cela revient pour lui à contempler le paradis sur Terre, derrière une paroi en verre, où tout serait visible, mais non accessible, où tout serait à disposition, mais sous condition, où tout sera là, mais loin de ses bras. Il en viendrait presque à regretter d'avoir fait ce choix, d'avoir cru que lui aussi aurait droit à tout cela, cette magie qui se déploie, cette insouciance qui se diffuse dans le brouhaha, cette inconscience de la chance d'être là. Pour lui, cela revient à se voir renvoyé à la figure le sourire qu'il pensait de bonne augure et de soudain comprendre qu'il risque de se faire prendre, expulser de cette fête privée s'il se fait remarquer, s'il a l'impudence de solliciter la moindre bienveillance pour se faire aider, s'il persiste à croire qu'il peut se fondre au cœur des plaisirs de l'humanité. De ces heures qu'il pensait de joie et de félicité, il ne se prend que tristesse et regret, pour finir par ne plus faire que fixer ses pieds.


- Vous devez avoir des lacets remarquables, pour les observer sans discontinuer.

Surpris et confus de se voir ainsi apostrophé dans sa posture recroquevillée, le petit homme lève le regard, pour croiser les yeux mutins d'une femme à la silhouette de lutin.


- Vous permettez que je me mette prêt de vous, et que je participe à leur examen ?


Ce n'était pas une question, la femme se posant sur la chaise à côté, sans discussion. Ce mouvement, ainsi que cette interpellation mettent dans tous ses états le petit homme qui ne voit pas d'issue à cette situation, en oubliant même de répondre à ces interjections.


- Ce que j'aime chez vous, c'est votre sens de la discussion. Surtout, continuez comme cela. Et d'ailleurs, ça vous va si je reste là ?

Dans un effort surhumain, le petit homme arrache un « oui » à son gosier transi, n'osant, ne sachant pas s'il peut s'autoriser à faire le moindre bruit.


Et ainsi s'écoule la soirée, avec deux visiteurs silencieux qui observent la fête se diluer jusqu'aux premières lueurs du jour, sans bouger ; et quand enfin, la femme se lève pour s'en aller, elle se retourne juste avant, avec un questionnement :

- On recommence la semaine prochaine ? J'adore votre compagnie sereine. Et si vous voulez, à cette occasion, entamer un zeste de discussion, j'en serai ravie, sans hésitation.


Regardant cette silhouette irréelle s'éloigner dans les brumes de la matinée, le petit homme ne l'a pas réalisé, mais il n'arrête de rire, de la tête aux pieds.

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