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Sidération

Par la fenêtre éclairée traversent les rayons d'un lampadaire à côté, soleil nocturne qui s'efforce de compenser les ténèbres qui se sont amoncelées. Le jour est si vite passé que personne n'a réalisé que la nuit s'était imposée.

Par la vitre aux stores écartés, les formes mouvantes des papillons et des feuilles envolées forment une danse qui n'aurait de spectateur, du fait de l'heure avancée, mélange de tourbillons et de volutes esquissés.

Par cette ouverture qui offre à qui veut un accès en totalité, pas un regard ni curieux ne se risque à espionner la pièce au sein de laquelle ne demeure qu'une silhouette esseulée, gardienne et vigie du temps passé.


Les murmures du soir ont remplacé les cris des enfants, les mots des passants, les vibrations des moteurs des avions et de voitures environnants, mélodie de bourdonnements et de silences en même temps.

Les pensées ne sont plus occupées à planifier, organiser, justifier toute l'agitation qu'elles vont entraîner. Elles errent et flottent dans un brouillard épais, canevas de souvenirs et de regrets.

Le corps hésite encore à se mobiliser ou se poser, oscillant entre l'effort et la nécessité de se régénérer, gladiateur dont les combats quotidiens lui sont imposés, en une litanie sans fin qui ne cesse de l'épuiser.


Dans la pièce où se tient l'homme sans bouger, les murs sont recouverts de tableaux, de messages, de secrets à la vue de tous ceux qu'il daignera laisser entrer, dans ce sanctuaire qui mimique son identité.

Une musique sourde d'une radio allumée, flux déversé au rythme des morceaux diffusés, à la fois cocon sonore et rempart contre le silence qui s'est invité, aucune compagnie n'animant l'endroit occupé.

Des plantes apportent une touche de verdure dans ce lieu où dominent tapis, coussins et cuirs exposés, sorte de magasin d'antiquités qui aurait aussi servi de salon, de cuisine et de bibliothèque compilés.


Si présences il y a, hors cet hiératique spécimen, elles devront se trouver dans les photos, les cadres disséminés, comme autant de vestiges qui ont cessé de vibrer, tranches de vie qui actent les années écoulées.

L'ambiance ressemble à celle d'un musée actualisé, où chaque chose est à sa place désignée, parfaite, équilibrée, mais sans plus aucun intérêt, maintenant que la vie s'est écoulée et n'a laissé que des vestiges à contempler.

L'habitation n'est pourtant pas isolée, mais elle renvoie plus de frissons que de bienfaits, en miroir de ces villes pensées pour symboliser la communion, et qui finissent par devenir des prisons modernisées.


Cette bulle d'immobilité ne semble devoir jamais cesser, entre la nuit et la clarté, comme une capsule vitrifiée d'espoirs portés et envolés, témoignage de ce qui n'adviendra plus, quoi que l'on puisse tenter.

Cet éclat dans la nuit n'est pas celui de la vitalité, mais plutôt d'un ultime jaillissement d'énergie qui pulse avant de s'étouffer, pour ne laisser que cendres et fumées pour toute trace qu'elle a un jour existé.

Cette image de couleur et de chaleur n'est qu'une parodie de vitalité, tant seuls les battements d'un cœur réchauffent et nourrissent celui qui ose s'en approcher, alors qu'ici, le spleen est entré.


Sidération - www.laurenthellot.fr

Dans cette nuit, dans cette solitude ouatée, l'homme ne bouge ni ne semble respirer, presque irréel et diaphane dans la posture adoptée. Il ne parcourt aucun livre ni n'écoute les musiques qui ne cessent de s'enchaîner.

Dans cet écrin de lumière où il se tient à la frontière de l'ombre et de la clarté, l'homme ne paraît pas avoir fait son choix entre rester ou s'en aller de cet endroit qui n'a plus rien lui apporter, sorte de sarcophage sur le point d'être enterré.

Assis dans ce fauteuil à la place d'autres qui s'en sont déjà allés, l'homme paraît accepter la fatalité d’exister, sans plus de désir à assouvir ni de plaisirs à partager, gardien sévère de la personne qu'il a été.

Au travers de la fenêtre, l'on aperçoit un chat en train de passer, curieux, pressé, de s'en aller explorer, à peine intéressé par cet éclairage qui perturbe la vision de ce paysage nocturne au sein duquel il part se plonger.

Dans la pénombre où s'agite ce que l'on ne peut plus observer, des changements se mettent en place pour les heures qui vont s'annoncer, pour l'aube qui va se lever, en un décompte que seuls percevront ceux qui seront éveillés.

De cette pièce où il s'est enfermé, l'homme ne regarde ni ne s'intéresse à ce qui semble devoir lui rester étranger ; il semble plus concentré par une petite forme sur le point de quitter le store pour arpenter le mur et l'affiche exposée :

un ovale, du jaune, des pointillés noirs et serrés,

une coccinelle qui s'est invitée dans cet antre cloîtré,

un symbole actant que l'on est toujours accompagné,

une présence ouvrant aux métamorphoses espérées.


Dans cette solitude et cette nuit au sein de laquelle il était plongé, l'homme ouvre grand les yeux face à ce qui vient le percuter : quelles que soient les errances qu'il a traversées,


il est et restera aimé.