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Théâtre


Théâtre - Laurent Hellot

D'un geste grandiose, le jeune homme lève la main pour enfin faire ce qu'il ose : demander à être servi, afin de savourer sa pause.

À la table de ce café, voilà en effet plus de trente minutes qu'il poireautait, désireux de se désaltérer, et incapable d'y accéder, comme si le serveur avait oublié qu'il existait. Une telle proposition ne lui paraissait pourtant pas déplacée, puisque cet endroit est précisément le lieu pour y accéder. Pourtant, depuis son arrivée, à part se voir octroyer le droit de s'asseoir et de se poser, le jeune homme n'a pas eu le sentiment que son envie première pouvait à un moment ou un autre se concrétiser ; au contraire, il a eu l'impression d'aussitôt se transformer en courant d'air, en fantôme translucide que plus personne ne considérait, ce qui pouvait avoir son charme dans certaines situations, mais pas dans son actuelle position : il avait soif et entendait pourvoir à ce besoin inné. Après avoir sagement patienté, et trouvé de quoi s'occuper, par l'examen de la faune alentour, par un détail de la carte et des menus du jour, le jeune homme a commencé à comprendre que, s'il ne se bougeait pas, il risquait de plus qu'attendre : être ignoré, en totalité. Une posture grandiloquente aurait consisté à se lever d'un trait, crier son courroux et partir en clamant qu’il ne reviendrait jamais ; mais la peur de l'esclandre, ou pire, de l’indifférence à se faire entendre, voire une habitude à se faire tout petit pour ne pas se faire prendre l'ont conduit à surtout ne pas agir, plutôt que de rougir ; et les minutes ont passé, d'autres que lui ont été honorés de la présence de ce serveur qui le snobait, et il est apparu clairement qu'il avait sombré dans la néant, la transparence, l’inexistence, lui qui ne demandait rien de plus qu'un service de confiance, pour lequel il était en plus prêt à payer.

Face ce type de situation, se sont présentées à lui plusieurs options : laisser couler et profiter de ce cadre animé, s'autoflageller en se considérant l’éternel brimé, faire celui qui est de toute façon très occupé ; mais il avait soif et envie de se poser, aussi avait-il dû se résoudre à accomplir ce qu'il devait : s'affirmer et se singulariser, ce qui lui a aussitôt semblé un drame qu'il n'avait pas envie de traverser. Être servi en douceur, se sentir accueilli de bon cœur, recevoir la récompense due après un dur labeur : voilà ce à quoi il aspirait et qu'il espérait ; et ce cuistre de serveur le renvoyait dans les affres de la confrontation et de cette peur : se faire remarquer certes, mais si c'est en tout bien, tout honneur. À la réflexion, le jeune homme reconnaît le ridicule de sa position : en quoi assumer ce pour quoi il est venu là serait un problème en soi ? De quelle manière solliciter un verre devrait conduire à une guerre ? Mais personne n'aime être désigné comme le porte-parole d’une minorité, même s'il est question de simplement se voir reconnaître qui l'on est.

S'est imposée alors la seule issue digne d'intérêt : jouer le rôle du maître et du valet, mais cette fois en remettant chacun à sa place, sans hésiter. Le jeune homme n'est pourtant pas un jeune premier, mais il a eu l'impression de se retrouver dans la posture du petit écolier qui n'a pas compris, rechigne à lever la main et demander, de crainte d'être réprimandé, avec le flot de souvenirs qui ont déboulé, ces jours pourtant rangés dans les étagères du passé, mais qui ont l'heur de soudain se voir exhumés pour son plus grand déplaisir, s'il en est. Son institutrice, son autorité ; son patron, son irrespect ; sa compagne, son désintérêt, autant de rappels qu'il n'est pas à la place qu'il voudrait, qu'il ne l'a jamais été, et qu'il est grand temps de se réveiller. Il ne s'attendait certes pas à ce que son envie du jour, d'un basique thé avec un sucre autour le conduise dans les affres de tous ces sujets, encore moins lui impose cette fois de décider, afin que cessent ces brimades, ces mufleries et ces condescendances répétées, le diminuant, le rapetissant, l'humiliant, comme s'il demeurait encore un enfant quémandant l'autorisation de sa maman.

Submergé par ces souvenirs et ces frustrations, le jeune homme a senti monter une rage qu'il n'avait pas imaginée, comme si, d'un coup, toutes ces paroles et toutes ces affirmations qu'il n'avait jamais proférées se pressaient dans sa gorge au point presque de l'étouffer, rendant de surcroît la nécessité de s’hydrater encore plus violente, ce qui ne faisait que rajouter à son insatisfaction latente qui ne pouvait plus être niée, mais au contraire, se trouvait sur le point d'exploser. Un zeste de dignité et d’éducation le retenait cependant encore de cracher son venin sur l’ensemble de l'assemblée qui, elle n'avait rien demandé et n'était là qu'en écho de ce qu'il cherchait ; un lieu pour se ressourcer. Le jeune homme s'est ainsi retrouvé tiraillé entre son désir d'enfin s’émanciper, au risque de l’excès, et son soulagement d'avoir compris ce qui clochait depuis toutes ces années et l’empêchait d'accéder pleinement à qui il était.

Le temps de prendre une respiration, afin de soulager l'oppression qu'il ressentait, et le jeune homme a retrouvé l'ensemble de ses perceptions et sa capacité à faire le tri entre ses émotions et sa rationalité. Il a pris quelques instants afin de considérer la situation, la salle au sein de laquelle il se tenait, les va-et-vient de ce serveur plateau à la main, les clients dans leurs discussions ou leur journal du matin et il a prononcé, d'une voix forte :

« Garçon, s'il vous plaît : une vodka bien frappée ! »

Un bref temps de latence s'est posé, comme si l'ambiance avait figé, et puis le brouhaha a repris, non sans être interrompu par une réponse bien définie :


« Tout de suite, monsieur, sans souci »,

celle du garçon de café, ni choqué ni énervé, répondant juste à ce qui lui était demandé. Et quand le verre constellé de buée a été posé sur sa table, le jeune homme l'a levé aussitôt, sans hésiter, pour un toast mérité :


« À la vie que je vais embrasser ! »

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