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Accueillir - Laurent Hellot

Du paysage qui s’étend devant soi, on ne voit que de la poussière et des nuages bas, une sorte de flou généralisé sur ce vers quoi le chemin semble nous diriger. Même si l’on prend le temps de se concentrer, il ne se dévoile pas plus d’indices ni de vérités relatives au voyage que l’on a initié, comme si le seul fait même de s’y concentrer ne pouvait conduire qu’à cette vision troublée.

La situation dans laquelle on se trouve n’est pas exempte de doute ni de danger, mais il n’est plus temps de faire demi-tour sur cette route, au risque de régresser, se perdre de nouveau et paniquer. Rien ne nous interdit de prendre cette décision, d’accepter que l’on n’aurait jamais dû quitter notre maison et rester au creux de notre salon, à rêver à tout ce que l’on pourrait expérimenter, au lieu de l’initier.

À ce stade du voyage, revenir en arrière serait cependant admettre que l’on n’a pas su y faire, que tous les kilomètres parcourus n’aboutissent qu’à du temps perdu, une sorte d’égarement généralisé qui ne nous a rien appris sur qui l’on est ; et s’il est bien une chose qui demeure, c’est notre orgueil insensé, de venir, de conquérir et de rayonner, même si aujourd’hui, tout cela ressemble plus à une vaste farce généralisée.

Face à cette absence de perspective, pas un indice n’est là pour nous aider, sans compter qu’il n’y a pas âme qui vive et paraisse prête à nous guider. Encore et toujours, il ne faudra se reposer que sur soi-même, ses ressources, ses envies, ses idées, pour envisager la suite à donner ; mais à cet instant, c’est plus la lassitude et l’épuisement qui sont sur le point de nous submerger.

Non pas que l’endroit soit désagréable ou paumé, puisqu’on a choisi d’y arriver, mais il est temps d’admettre que le doute fait plus que s’insinuer, rongeant notre fors intérieur sans arrêt, en un parasite qui ne cesse de nous perturber. La finalité véritable de toutes ces distances avalées commence cependant à devenir l’unique et principal sujet de nos songes et de nos pensées, en une obsession qu’il n’est plus possible de contrôler.

Lever les yeux au ciel n’offre pas de vision à même de nous rasséréner, au vu de tous ces rapaces qui tournoient en cercle juste au-dessus de l’endroit où l’on est stationné. Ces compagnons d’infortune n’ont pas l’air de nous menacer, mais leur vol lourd, leurs cris sans arrêt font peser le pénible tribut d’un chant funèbre que l’on n’aurait pas initié, à la fois avertissement et signalement qu’il est urgent de cogiter.

Il ne reste plus qu’à faire l’inventaire des maigres provisions qui maintenant sont de plus en plus légères, en une peau de chagrin qui nous signifierait qu’il est urgent de se remettre dans la matière et ne pas continuer comme avant, puisqu’il ne réussit pas à se reconstituer, en un puits sans fond où tout disparaîtrait ; et toutes nos belles réflexions devraient au plus vite se concentrer sur la résolution de cette équation désaxée.

Ainsi contraint et contrit d’admettre qu’il est essentiel de changer la manière qui nous a permis d’aboutir ici, nous voilà à la fois soulagé et marri, d’oser reconnaître que l’instant est à réenchanter notre vie et de craindre de ne pas entendre comment mettre en place cette nécessité de ne plus avancer sans nous sentir en totalité connectés à nos désirs, à nos envies, au lieu de foncer bille en tête vers l’infini sans regarder.

Cette conclusion n’en fait pas plus se lever le brouillard ambiant ni ouvrir le passage après lequel on guettait jusqu’à présent. Si l’apaisement que l’on a ressenti un bref instant nous a offert un certain relâchement, la panique n’est pas loin de nous gagner, devant l’évidence que l’on n’est pas plus avancé, après avoir pourtant posé cette incontournable vérité, que l’heure est au changement, sans autre possibilité.

Ces oiseaux, cette brume, cet isolement nous hantent et nous donnent le sentiment d’un enfermement, alors que l’on est libre de nos pensées et de nos mouvements, sans le moindre doute sur nos capacités à nous réinventer, afin de revivifier cet élan qui nous a portés. Sauf qu’à cet instant, nous n’avons pas la plus petite idée de ce que l’on pourrait bien essayer, tant nous avons déjà tout testé.

Ce n’est pas tant la solitude qui pèse, plus la certitude que personne n’est là pour nous pousser aux fesses, nous motiver, nous guider, tellement nous sommes partis loin et avons filé vers ce qui nous attirait. L’absence de soutien et de ressources à partager se fait maintenant sentir dans toute son intensité, en un message qu’il serait peut-être pertinent de considérer.

L’évidence que l’on a toujours tout porté, les peurs, les joies, les émotions sans arrêt nous écrase de sa violente soudaineté, comme si l’on se s’était jamais autorisé à s’écouter, à se poser, à prendre soin de soi et se dorloter, toujours dans le combat, face à une réelle ou imaginée adversité, alors que le principal adversaire auquel on avait à se confronter est et reste encore sa propre personnalité.

Un bruit de pas, léger et feutré nous extirpe de ce marasme au sein duquel on avait plongé petite musique qui fait s’écarter et se dissiper la spirale d’angoisses qui nous assaillait. Si la certitude qu’une autre personne est sur le point de nous retrouver, elle n’est pour le moment pas en vue, en dépit de notre curiosité et de notre envie de voir et découvrir qui a ainsi eu l’énergie et le courage de nous rattraper.

C’est une mélodie que l’on entend ensuite fredonnée, transportée par une gaieté inusitée, comme si le monde n’était que surprises à découvrir et partager. Aucune parole, aucun message concret ne transpire de ces notes qui ne cessent de danser, mais au contraire une vibration profonde de plénitude et de la certitude de n’avoir que le meilleur à explorer, juste à côté.

Contre toute attente, le brouillard se met alors à se dissiper, comme poussé par un souffle léger et enjoué, contre lequel il est illusoire de lutter, puisque doux et parfait, invitation à se transformer. Les rapaces ne résistent d’ailleurs pas plus longtemps à cette lumière qui se diffuse alors de derrière ce rideau de pluie perlée en train de se disloquer, prenant leur envol vers d’autres contrées.


  • Bonjour. Enchanté de vous rencontrer.

La personne qui s’est soudain matérialisée offre le visage avenant de celle qui nous a enfin trouvés, en une évidence qu’il était l’heure de se dévoiler.


  • Je vais vous accompagner pour le reste du trajet. Cela ne vous dérange pas si je vous prends la main, tout en restant à vos côtés ?


Il n’est pas besoin de répondre, cela serait sans intérêt, mais bien de sentir en revanche la joie qui nous inonde, presque incroyable à éprouver, tout autant que d’enfin contempler ce paysage qui se déploie tous azimuts, où l’on sait que le bonheur est annoncé.


  • Je ne vous cherchais pas, mais puisque vous êtes là, je choisis de vous aimer. Vous êtes prêt à m’accueillir en totalité ?

Un sourire pour tout écho, et le chemin peut se continuer, complet parce que partagé, parfait parce qu’échangé, idéal parce qu’accepté ; un monde où l’autre est le miroir au sein duquel apprendre et se lover.