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Compagnie

De cette fenêtre d’où il contemple le soleil se coucher, l’homme écoute le silence qui vibre dans son foyer, que seul le balancier d’une horloge s’ose à trancher. Cette absence de bruit, cette absence de vie n’est pas pour le perturber, puisqu’il s’agit du chemin qu’il a choisi, sans le moins du monde hésiter. Les rayons dorés qui percent les nuées allongent dans le jardin des ombres aux formes fantasmées, mi-souvenirs, mi-regrets de ce jour qui vient de s’écouler, en un salut vers ce qui doit maintenant céder la place à d’autres possibilités, afin que continue le cycle qui s’est amorcé. Quelques roses se balancent avec douceur dans la brise qui vient de se lever, embaumant de leurs saveurs saturées par la chaleur de la journée l’espace qui leur est proposé, ces bosquets, cette terrasse, et aussi le seuil de cette fenêtre derrière laquelle l’homme n’a pas bougé.

Un éclat de lumière perce d’entre les branches des arbres de la haie, étincelant de jaune, de vert, de violet, jusqu’à rayonner dans le salon où l’homme s’est retranché. Leurs orbes dansants semblent ne plus vouloir le quitter, en présences légères et charmantes offertes pour lui seul, d’ailleurs prêt à les accepter. Nullement troublé par la persistance de ces apparitions, alors que de fins nuages ont obstrué l’origine de leur constitution, l’homme les considère avec joie pour ce qu’elles sont, une compagnie espiègle qui défie la raison, la logique, les règles qui régissent le quotidien à l’extérieur de cette maison ; les voir ainsi est plus qu’une invitation, un rappel que le monde n’est pas que mécanique et possession, mais aussi pure beauté et énergie, dans une magique fusion ; et l’homme remercie d’avoir le privilège de cet accès à d’autres univers que peu réussissent à envisager, sans se mettre à paniquer et partir en courant dans toutes les directions.

Dans le fauteuil où il s’est assis, l’homme écoute tout ce qui lui vient à l’esprit, ce rêve étrange qui l’a emporté l’autre nuit dans des contrées qu’il reconnaissait, ce bruissement d’ailes comme celles d’un ange qui le surplomberait, les battements de son cœur qui l’accompagnent sans faillir depuis toutes ces années. Ce voyage intérieur, dans cette pièce et pourtant dans mille pays traversés, l’homme ne le redoute pas, il en est familier, s’agissant de la manière qu’il a adoptée pour se nourrir des traces d’un passé qu’il a surmonté, de ses désirs qu’il a apprivoisés, de ses mémoires qu’il réussit maintenant à amadouer. Sillonner de la sorte tout ce qu’il connaît, en autant de portes qu’il ouvre avec respect, avant de les refermer constitue pour l’homme un pèlerinage régulier, un rappel de la légitimité de la place qu’il est en train d’occuper, dans ce fauteuil qu’avant lui son père occupait, en une transmission simple et directe des trésors et charges de sa lignée, un cadeau matériel et pourtant éternel, qui lui survivra aussi quand il s’en sera allé vers d’autres infinis.

Sur la mur adjacent, entre la fenêtre et la porte vitrée est accroché un cadre présentant une estampe d’un maître japonais, dessin ciselé par la patience et le talent de celui qui l’a réalisé. Sa présence en ces lieux pourrait questionner, dans cet environnement fait d’étagères, de livres, de tapis et d’un feu de cheminée, comme un écho pittoresque à la variété, que l’endroit ne soit pas que charme confortable et boisé. Le paysage décrit sur le tableau serpente entre rivières, montagnes et vallées, au sein desquels quelques êtres humains sont à peine esquissés, ombres fragiles dans un décor que des millénaires ont forgé ; des pêcheurs sur une barque, un paysan derrière un buffle de trait, et un moine en train de gravir une colline pour rejoindre un temple et y prier. Les yeux posés sur cet ornement, ce n’est pourtant pas l’image que l’homme contemple vraiment, mais le message qui y est écrit à son verso, par cette femme qu’il a aimée en d’autres temps, une phrase d’amour et de respect, en pacte signifiant, à l’époque où les rencontres étaient l’impulsion qui l’entraînait vers l’avant, dans une explosion d’expérimentations et de découvertes de tous les instants, à la conquête de qui il était en dedans, au-delà de cette parure de fête qu’il arborait, quel que soit l’événement.

Le crépitement des bûches consumées, les ondes de chaleur qui sont diffusées, les silhouettes dansantes que les flammes ne cessent de projeter, tout ce théâtre de lumières et de reflets habille la pièce d’un peuple familier, d’amis proches puis éloignés, d’amours adorées puis oubliées, de désirs intenses puis dissipés, en une danse que le moindre souffle ne cesse de réinventer, comme dans une course qui n’aurait pas de ligne d’arrivée, avec des adversaires que l’on aurait soit même invités, dans l’inconscience de leurs capacités, dans l’insouciance des guerres que cela va engendrer. L’homme a lui aussi pris part à cette compétition, dans une folle et généreuse ambition, celle de se frotter à la réalité, de voir jusqu’où il pourra aller, de tester ses ressources et ses capacités dans un tumultueux ballet où le fait même d’exister vous pose au pied d’une montagne à escalader, à mains nues, sans corde ni piolet, en priant que la Nature n’aura pas le dessus, elle qui est déjà en train de vous consumer et d’inventorier toutes les épreuves qu’elle a prévues, avant même que l’on puisse les imaginer. De tous ces combats, de tous ces trophées, l’homme n’a plus que faire en cette soirée, la majorité prenant la poussière dans une malle du grenier, vestiges pittoresques qui n’ont plus la même saveur que lorsqu’ils ont été arrachés à ces adversaires terrassés et ne symbolisent plus que la marche du temps qui ne s’est jamais arrêté et ne laisse plus, dans ce présent, que des cicatrices dont le corps est marqué.

La galerie de portraits disséminés dans la pièce, de parents, d’enfants, d’aventures éloignées ou oubliées complète la garde de ce palais au sein duquel l’homme est le roi incontesté. Ils l’observent sans le juger, ils l’accompagnent sans le gêner, ils le veillent sans se faire remarquer, en autant de présences bienveillantes qui sont aujourd’hui intégrées dans les lignes de ces rides dont l’homme a le visage marqué, traces profondes mais mobiles que chaque sensation y a imprimées. Ce masque délicat, cette trame des émotions éprouvées habillent le visage las de cet homme qui se demande si respirer a encore un intérêt, au soir de cette vie de travail acharné, pour goûter aux saveurs que le monde peut proposer, sans économiser ni la sueur ni les heures pour être pleinement en centre du tourbillon qu’il a généré, non pas victime, mais acteur, même si parfois les deux rôles se mélangeaient. De ce fauteuil, de cette pièce, de cette maisonnée, l’homme lutte encore et toujours pour se rappeler de l’importance d’exister et non pas de subir les événements qu’il va rencontrer, afin de comprendre qui il est réellement, et de le transcender. Malgré son expérience, malgré ses joies ou ses chagrins immenses, il se bat pour ne pas céder et ne pas considérer qu’il n’est plus qu’un vestige du passé où les traces de ses pas sont déjà en train de se désintégrer sous le vent du changement et du mouvement que la Terre porte, journée après journée. Dans un geste lent mais décidé, l’homme se lève et s’en vient confronter chaque visage, chaque cadre qu’il a choisi de garder à portée, et tandis qu’il les considère avec bienveillance et avec sérénité, il rompt le silence et dit : « Je suis heureux que vous m’ayez accompagné », avant d’ouvrir la porte et d’aller se perdre dans les étoiles que le ciel a allumées.



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