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Laurent Hellot - Continuer

Ce matin est difficile, avec la sensation de ne pas réussir à sortir de sa coquille, dans un élan qui nous pousse à nous recroqueviller en dedans. Il n'y a rien qui vaille que l'on s'habille, que l'on prenne son élan et que l'on s'éparpille dans la quête de cet éternel printemps. La nuit n'a pas été plus heureuse, mais elle nous a au moins permis de noyer ces pensées ténébreuses dans les tréfonds d'un généreux oubli, loin des doutes et des cris, dans le calme et sans un bruit.

Un bref coup d'oeil au réveil nous confirme qu'il n'est plus l'heure du sommeil, mais de se lever et de s'attifer en guerrier, prêt à la conquête de monts et merveilles, même si on ne les toujours pas dénichés après toutes ces années. Il est étrange d'ailleurs que l'on continue à croire à ces rêves que l'on nous vend sans discontinuer, comme si la seule façon d'avancer était de se persuader que les chimères sont une réalité, que c'est en nous accrochant à nos songes d'enfant que l'on arrivera à supporter la dureté de cette quête effrénée.

Il nous faut bien se lever pourtant, question d'habitude et de dignité, pour ne pas passer pour ce parasite qui suce le sang de la société. Même s'il est tôt, il nous traverse cependant l'esprit, en un éclair gris, que c'est plutôt la société qui semble nous vampiriser, nous poussant, nous éreintant jusqu'au point où l'on ne peut plus hurler, ni de douleur ni de plaisir, totalement anesthésié par une routine dont on ne sait plus sortir, coincé par l'habitude d'encaisser les coups et de souffrir.

Ce jour n'est pourtant pas particulier, un de plus, un de moins, dans cette vie qui ressemble à l'éternité, espèce de labyrinthe dont personne ne connaît la clé, du moins pour en sortir digne et sur ses deux pieds. La cause de ce reversement n'est pas bien claire, bien que l'on s'efforce de la chercher ; les heures qui s'annoncent n'ont pas de date à marquer, pas de singularité, pas d'objectif avéré, juste la répétition de ce que l'on connaît – et peut-être est-ce justement cette banalité qui nous fait gamberger ?

Se mettre debout ressemble à un exercice imposé, de celui que l'on faisait en rampant dans la boue avec un uniforme sanglé. Les tensions et l'épuisement pointent déjà de tous côtés, comme autant d'émotions que l'on aurait transformées en épées et qui nous larderaient le corps de leurs pointes acérées. Cela ne fait aucun sens, puisqu'il s'agit simplement d'aller travailler, sans ambition, sans révolution, juste pour se payer de quoi manger, se loger, et peut-être s'amuser.

Nous voilà malgré tout sur notre séant, à peu près dignes, sans fléchir les genoux, sans le moindre signe d'abattement ou de dégoût, en un parfait équilibre pour encore faire tourner la roue de la Fortune, qu'elle conduise dans un Éden verdoyant ou au beau milieu des dunes sous un soleil foudroyant. Si vertige il y a, il ne vient pas de cette résolution que l'on vient d'accomplir là, mais tout intérieur, comme si on venait de souffler notre propre lueur pour ne pas apercevoir les ombres de nos peurs.

Les gestes que l'on accomplit, les pensées que l'on oublie, les routines que l'on suit, tout cela nous fait petit-déjeuner, nous doucher, nous habiller, fermer la porte à clé, sans même avoir à réfléchir, bien que l'on ne cesse d'agir ; mais tout ce pantonyme n'a qu'un lointain rapport avec le fait de se construire, s'agissant juste de la répétition de ce que l'on vient de nous décrire depuis que l'on sait écrire : que l'on sera libre quand on sera prêt de mourir.

En dévalant l'escalier, on ne peut s'empêcher de penser combien l'existence que l'on traverse n'a que peu à voir avec qui l'on est, dans un renoncement sans dignité à notre identité ; non pas que cela ne soit vexant ni douloureux, mais le plus intrigant reste la facilité avec laquelle on s'est laissé dépouillé de nos idéaux, sans même protester, sans même lutter, dans un abandon qui frise l'irresponsabilité, comme si on déléguait notre destin à un complet taré, et avec le sourire qui plus est !

Sur le trottoir enfin, on hésite cependant soudain à avancer les pieds, avec le sentiment que l'on voit d'un coup qu'ils sont attachés à deux boulets, noirs, lourds, envahissants, qui seraient le devoir et l'abrutissement. Les considérer en totalité nous fait à nouveau plonger dans cette sensation de vertige que l'on avait, en un scaphandrier qui serait aspiré par le fond, en réalisant qu'il n'a pas ouvert les vannes de l'oxygène malgré la pression, mais juste assez pour ne pas suffoquer.

Ayant réussi à reprendre la marche, nous voilà louvoyant entre raison et farce, nous demandant ce qu'il nous arrive en ce moment, s'il s'agit de la folie ou d'un éblouissement, si cela va passer ou perdurer, mais là encore, sans autres considérations que d'arriver à la fin de la journée. Une nouvelle fois, nous passons à côté de la vraie question, non pas celle qui est de savoir comment faire cesser les effets de cette déstabilisation, mais bien de nous interroger sur leur jaillissement au cœur de notre raison.

Arrive l'instant où nous devons nous arrêter, non plus pour suivre ce que notre cerveau diffuse de tous côtés, mais pour écouter le son des battements notre cœur qui ne demande qu'à être heureux, mais à sa manière, pleine et entière, et non pas un week-end sur deux. Le fait de ne plus dépendre de pensées débridées, mais bien de ce besoin de rayonner résonne comme le réveil que l'on aurait dû entendre depuis de si nombreuses années, nous sidérant comme si la foudre nous avait frappés.

Le ciel ne s'est pas illuminé, mais la lumière semble d'une étrange intensité. Le sol ne s'est pas ouvert sous nos pieds, mais il ne nous est plus possible de marcher en cadence sans discuter. Le monde n'est pas changé, mais nous choisissons de l'explorer, à notre manière libre et entière, sans plus d'ordre à exécuter. Peut-être faudrait-il d'ailleurs commencer par décider si nous continuons dans cette course insensée dans laquelle nous avons été embringués d'office, sans même protester ?

En levant la tête, on aperçoit des oiseaux s'envoler, les nuages défiler, le soleil briller, tout ce dont on passait à côté. Non pas que notre vie nous ennuie maintenant, mais avec un sentiment d'urgence qu'il est l'heure de se l'approprier, sans plus de crainte, sans plus de feinte. À ce stade, il n'est même pas question de la réinventer, mais bien de découvrir ce que l'on avait négligé depuis que l'on a commencé à exister : notre plaisir, notre désir, notre curiosité.

Alors dans un mouvement spontané, l'on décide de continuer ce que l'on initié, mais avec passion, avec émotion, avec vérité, et sans devoir rendre des comptes à des petits maîtres que l'on a déjà dépassés. Il n'est pas question de révolution, pour revenir au point que l'on avait quitté, mais de transformation pour transcender ce que l'on nous a inculqué, à présent que nos yeux se sont dessillés et que l'on est prêt à porter le message qui s'est imposé :

je suis le chemin que je crée.