Logo-ARBRE-Laurent-Hellot.png
  • Facebook
  • Twitter
  • Instagram
  • Picto-mail
Rechercher

Doute

Dernière mise à jour : 21 nov.


Doute - www.laurenthellot.fr

Face à sa feuille de route, le pilote maugrée et doute, incrédule de tous les lacis et raccourcis qui donnent la sensation que son voyage ne sera jamais fini, comme au sein d'un labyrinthe dans les parois bougeraient à l'infini. Après tout le trajet qu'il a déjà accompli, il se demande s'il aura encore l'énergie de parcourir tous les kilomètres qui sont inscrits, avec son pauvre véhicule qui ne lui donne plus que des soucis, sans compter le temps qui tourne à la nuit et l'absence de certitude d'hébergement pour se reposer un tant soit peu de son voyage.

Tournant la tête à droite et à gauche, il sait qu'il serait simple qu'une solution s'ébauche : faire demi-tour et revenir d'où il est parti, demander de l'aider au prochain qu'il croiserait avant la nuit, balancer sa bagnole dans le fossé et continuer à pied jusqu'à se perdre dans l'éternité, autant de solutions qui tournent dans son esprit sans interruption, en une mécanique emballée que rien ne pourrait plus arrêter. Lui n'a jamais pourtant été du genre à douter, bataillant contre les éléments, les obstacles, l'adversité, tout ce qui aurait pu l'empêcher d'avancer, mais en ce jour, il ne peut que le reconnaître : il est fatigué.

Descendant de son siège, le pilote fait quelques pas et d'étire, soudain conscient de combien il aurait aimé qu'on le prenne dans les bras, pour juste s'abandonner dans un soupir, même s'il sait que rien de cela ne surviendra, dans cet endroit loin de tout désir, isolé et ostracisé par un parcours qui a confiné au délire. S'il fait le point sur tout ce qu'il a traversé, il peut en effet reconnaître qu'il ne s'est pas ménagé, non par volonté, mais parce que les aléas n'ont cessé de s'accumuler, en une perpétuelle bataille pour exister, avec la sensation que lui seul aurait été ainsi secoué, pendant que tous les autres traçaient sans difficulté. Ces épreuves lui ont certes permis de redoubler d'inventivité, de se découvrir des trésors de créativité, de résistance et de capacités, mais aujourd’hui, il en marre de toujours devoir lutter.

Le soleil est d’ailleurs en train de se coucher, plongeant le pilote dans une lassitude qu'il n'a plus envie de contrecarrer. Somme toute, s'assoir et ne plus bouger peut tout aussi bien faire l'affaire, au lieu de chercher refuge et de s'activer, encore une fois de plus, encore une fois de trop. Regarder les ombres s'allongent, s'en ficher de ne pas savoir si l'on va se sentir frigorifié, se désintéresser complètement de ce que l'avenir va réserver, si la course peut encore être gagnée ou si les dés en sont jetés ; pour le pilote, toute cogitation ne présente plus aucun intérêt, à part pour se leurrer et s'épuiser, en cet instant où plus une envie n'est disposée à se manifester. Contempler cette lumière qui s'étend ressemble ainsi à la manière dont le pilote envisage son destin : déclinant et disparaissant, dans une sorte de soulagement.

Une fois admis que toute cette agitation ne constitue que l'équivalent d'une fourmi qui s'essaierait à l'équitation, un non sens dans la concrétisation, il devient beaucoup plus simple de s'extraire de toute ambition et, dans un joli abandon, le pilote jette la clé de son véhicule bien loin derrière les dunes, pour être sûr que les heures qui vont s'annoncer lui rendront impossible la capacité de les retrouver, à charge pour lui de ne plus pouvoir reculer, preuve aussi qu'il ne s'agit pas d'une lubie qui lui passerait. Ce geste accompli, il n'est pourtant aucun soulagement ressenti, comme si cette décision n'était pas le fruit d'une réflexion, mais la conséquence de la situation, qui l'aurait forcé à cette abdication, alors qu'il s'était laissé gagner par une formidable ambition. La perception qu'il ne serait encore et toujours que le jouet d'un destin qui s'en amuserait fait monter dans la gorge d'un pilote un cri de rage qu'il laisse sortir dans l'immensité des ombres qui commencent à s'accumuler.

S'écroulant sur le sable, le pilote ne voit plus aucun intérêt à ce que se poursuive cette course misérable où lui ne serait que le pion que l'on déplacerait, avec de temps en temps, une pause pour le remercier. S'il a pu être fier de ce qu'il a accompli, il est maintenant certain qu'il n'avait pas saisi l'ampleur de l'absurde crédulité qui lui laissait croire qu'il avait une infime chance de gagner. Tout son talent, toutes ses capacités déployés, pressurisés, usés jusqu'à ce point de renoncement où le ridicule ne pouvait que s'inviter dans ses objectifs insensés, ceux-là mêmes qu'il mettait un point d'honneur à célébrer, à chaque étape franchie, à chaque obstacle dépassé, tandis que le temps jouait contre lui et se délitait ; toute une vie pour abdiquer ainsi, et ici.

Ce ne sont pas seulement de la tristesse ou des regrets qui s'invitent à présent dans l'obscurité, entourant le pilote de leurs ondes glacées, mais bien une colère froide, inhumaine, vengeresse : celle d'avoir été berné, chaque heure, chaque journée, chaque année, pour aboutir à ce gâchis insensé et n'en avoir plus rien à carrer. Les seules interrogations qui restent sont de l'ordre de savoir comment tout cela va se terminer, car d'évidence, il n'y a plus rien à espérer, et dans ce cas, il ne s'agit pas d'une abdication, mais de la plus stricte analyse de la réalité. Sombrer ainsi dans l'annihilation n'est pas de son habitude pourtant, mais tous les kilomètres accomplis, les lignes droites, les tournants jours et nuits ne l'ont pas aidé à atteindre plus que l'endroit où il se tient à présent, bien loin de ses rêves d'enfants.

Le regard ainsi perdu dans le néant, ces étoiles qui s'allument et ce silence qui se tend, le pilote salue un beau linceul pour lui qui n'attend plus rien du présent. Quelques éclats de météores ne lui offrent pas plus l'espoir que se joue autre chose que la dissolution de son trésor et l'absorption par la Terre de tout son corps. La solitude n'a jamais été son sujet, tant qu'il progressait et s'amusait, mais en ce jour, la joie s'est évaporée, ne laissant que les cendres des souvenirs qu'elle consumait ; alors à quoi bon continuer, si ce n'est pour exister au cœur de la lumière et danser ? Il ne reste plus qu'à fermer les yeux et oublier qui l'on est, en espérant que, si un nouveau jour doit se lever, ce soit dans une autre réalité.


Un grattement, suivi de petits pas, et même une sorte d'éternuement ; le bruit qui interrompt la cérémonie d'abandon du pilote n'acte pas la venue d'une cavalerie trompétante. Il faut l'éclat de la Lune pour que le pilote aperçoive la queue d'un fennec qui fait soudain un bond en glapissant à la vue brutale d'un serpent, et s'enfuit aussitôt en courant, dans une gerbe de sable tourbillonnant. Cette interruption inopinée de sa plongée dans la nuit glacée ne satisfait que peu le pilote et le ramène dans la banalité de l'endroit où il est : du sable, quelques rochers, et une vie qui ne cesse d'émerger. Grommelant de ce réveil qu'il aurait voulu éviter, le pilote sent une nouvelle envie de bouger, non qu'elle change quoi que ce soit à la fatalité de ce qui est annoncé, mais lui permettra de se mettre en mouvement, au lieu de finir ici enterré ici et maintenant. D'un pas prudent, il se met à avancer tout droit sans hésiter, avec l'idée que son éreintement lui octroiera ce que le sommeil ne lui a pas donné : l'oubli de respirer.

La marche n'est pas pénible, mais robotisée, le regard en dedans, perdu dans des pensées où aucun éclat ne brille jamais. Ce rythme lent, anesthésié, la pénombre que la Lune peine à éclairer ne permettent pas au pilote de remarquer la faille béante qui s'ouvre alors juste devant ses pieds, et d'y tomber sans même se protéger.

Une chute profonde vers une issue qui n'est pas annoncée ; un choc brutal, mais non violent, juste assez pour se blesser, mais sans se handicaper ; de la poussière de tous les côtés, provoquant l'urgence de respirer ; la dégringolade met le pilote et son corps à rude épreuve, le forçant à se trouver une envie de vivre toute neuve, bien que cabossée, avant de finir assommé dans un lieu qui n'a pas l'heur d'identifier.

Ce sont les rayons du soleil, couplés à la sarabande de gouttelettes qui rebondissent sur la mousse où repose sa tête, qui accueillent le pilote à son réveil, tout en se demandant où il peut être. Du désert, il n'en a pas bougé ; de la mort, il n'y a pas goûté. Groggy autant que surpris, le pilote numérote ses abattis, plutôt bien conservés après ce qu'il a vécu cette nuit ; mais la surprise la plus grande vient de ce qui se dévoile devant ses yeux ébahis : une oasis de verdure et de vie, au cœur de ce désert qu'il a honni.

Se levant avec précaution, le pilote se met en marche vers cette eau dont il perçoit les reflets, de cette source dont le fond lui renvoie son visage étonné ; de la fraîcheur, de la douceur, la fin de ses doutes et de ses peurs. Une émotion profonde l'envahit, mélange de larmes et de rires, de retrouver l'envie et le besoin de sourire, et quand le son d'une voix retentit, le pilote n'a pas besoin de se retourner pour vérifier :

il sait qu'il a trouvé sa place et repris goût à la vie.