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Encouragements

L’enfant oscille vaillamment, hésitant sur ses deux pieds chaussés de sandales colorées. Il regarde droit dans les yeux sa maman qui le tient par les bras en souriant. Il ne comprend pas très bien cette joie, lui qui se trouve dans une position qu’il ne maîtrise pas, à la limite de tomber, si elle ne le retenait. Cela le change vraiment de ce quatre pattes qu’il adore et lui permet de crapahuter dans toute la maison, de tous côtés, à la poursuite du chat, à la recherche de ses jouets, libre d’avancer comme il peut se l’autoriser, quand il n’est pas dans cette espèce de parc, barricadé. Cela fait cependant plusieurs jours qu’il sent une irrésistible envie de se redresser, de se mettre debout comme les adultes qu’il ne cesse d’observer et qui ne semblent pas le moins du monde perturbés par cette station verticale qu’il n’a jamais essayée. Alors s’est lancé, mais presque par hasard, à la première tentative qu’il a faite, en s’agrippant au canapé, pour tirer la queue du félin qui dépassait. Cela lui a fait tout bizarre de se retrouver à cette hauteur sans être porté, avec une vision panoramique de tout ce qui l’entourait, et la sensation de -presque- tout dominer ; car s’il a pu apercevoir au loin la table de la cuisine et le gâteau qui y était posé, il n’a pas été en mesure de l’attraper, un peu frustré, en dépit des efforts qu’il a déployés en s’accrochant à la chaise du mieux qu’il pouvait, avant de retomber d’un coup sur son fessier, ce qui a tempéré son envie de réitérer. Il est cependant clair que sa mère n’a rien raté de ses tentatives pour rejoindre la colonie des piétons surdimensionnés qui l’entourait, et la voici à présent qui le tient, en l’invitant à avancer.


Les bras en l’air, maintenu comme s’il allait être propulsé par un lance-pierre, l’enfant ne sait plus trop où regarder : sa mère qui ne cesse de l’encourager, la pièce qui paraît bien longue à traverser ou ses pieds qu’il est censé utiliser. Faute de mieux, ou lassé de patienter, il tente un premier mouvement désordonné, en lançant sa jambe en avant, contre un ballon imaginaire à shooter. Cet exploit inédit réalisé, voilà l’enfant bien en peine d’enchaîner une autre action coordonnée, alors il décide de maintenir cette jambe dans les limbes de la marche à pied, lévitant entre le sol et ses yeux étonnés. Il lui faut néanmoins se rendre à l’évidence : une telle action ne l’emmène pas du tout dans la direction qu’il aurait souhaitée, et s’il entend sa mère qui lui murmure des mots doux pour l’encourager, il a un peu de mal à tout décoder. La notion et les termes de « poser son pied » lui est aussi signifiante que de lui proposer de calculer Pi au carré et, s’il ne se lasse pas d’écouter la mélodie de cette voix, il ne comprend vraiment pas pourquoi ce sourire est toujours là, surtout dans la position précaire qu’il maintient jusque-là. De ce constat, l’enfant décide en conséquence de s’asseoir et d’aller explorer vers les tiroirs de la commode, histoire de voir. À sa grande surprise, aucune des actions qu’il a calculées ne se manifeste, comme s’il était prisonnier. Il lève alors la tête et réalise que sa mère le tient toujours par les poignets et que cela commence à tirer.


Cela lui est déjà arrivé de ne pas obtenir le résultat de ce qu’il espérait, comme si son corps manifestait sa propre volonté, mais pour l’enfant, cette posture en suspension l’abasourdit de questions. Il ne se souvient pas avoir été informé qu’il vivait dorénavant avec un maton, ni que son cerveau ne voyait plus respecter aucune de ses impulsions. Le plus étrange dans tout cela est la persistance de sa mère à émettre toute une série d’instructions par sa voix, mais qu’il n’arrive pas du tout à comprendre, quels que soient les efforts qu’il déploie. Lui faire plaisir et faire éclore ce magnifique sourire est ce qu’il souhaite le plus monde, à cet instant de désir, mais la mise en œuvre d’une solution ne paraît pas sur le point de venir. Il tente son grand classique, un petit rire, mais les effets ne sont pas ceux attendus, et l’enfant demeure toujours avec ses bras tendus, même s’il a reposé cette jambe qui ne savait pas où aller. Plier les genoux, bouger son popotin comme un fou, tout cela est accompli, mais les bras restent encore et toujours saisis, et l’enfant commence à être contrarié d’être suspendu ainsi, même si, contre toute attente, cette station verticale n’est pas débilitante, malgré l’évidence que, pour le moment, elle ressemble plus à une potence qu’à une véritable délivrance.

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Survient soudain un événement que l’enfant ne comprend pas sur l’instant : dans un mouvement ferme, mais délicat, sa maman le penche peu à peu vers l’avant, tout en l’accompagnant dans la direction. Étonné, il lève la tête et la regarde pour tâcher de comprendre la raison de cette action inopinée. Les réponses à ses interrogations ne semblent malgré tout pas préoccuper sa mère, à ce qu’il peut en juger, car elle poursuit le mouvement qu’elle a initié, au point que l’enfant sent son équilibre peu à peu basculer, et qu’il doit à nouveau se concentrer, non sans sentir un sentiment de panique monter, car il voit le sol en train de se rapprocher. À sa plus grande stupéfaction, il constate alors que sa jambe prend une drôle d’inclinaison, et se plante devant lui, d’un bon coup de talon. Ce geste le laisse abasourdi, car il ne saisit pas comment il a pu se retrouver dans une telle position, mais comme sa maman ne varie pas dans ses intentions, il ne lui reste plus qu’à embrayer le pas, avec ou sans motivation. Et se produit l’impensable et l’improbable : les jambes de l’enfant se mettent à se déplacer et se stabiliser, au gré des balancements que la mère suggère pour les guider, laissant le bambin ravi et extasié de ce miracle de motricité, à tel point qu’une fois les deux élans initiaux amorcés, il poursuit de lui-même cette marche qu’il voyait tous les adultes effectuer. Certes, en l’état, il ressemble plus à un canard s’essayant à la course à pied, mais le fait est que, pour la première fois, l’enfant vient de marcher.


Mais c’est assez de l’effort pour ce premier essai. L’enfant se laisse choir sur le plancher, non sans rire aux éclats, comme si le plus beau des cadeaux lui avait été apporté, à la fois ébahi et ravi de se voir ainsi honoré. Il n’a pas tort au fond ; en ce jour, un cap phénoménal a été franchi de manière magistrale, mais ce qu’il n’a pas encore saisi, et qui lui apparaitra bien plus tard dans la vie, est que les véritables présents qui lui ont été donnés, ce sont l’amour et les encouragements qui lui ont été prodigués pour franchir cette initiation imposée, qui lui donneront cette confiance, cette audace de tout oser, quelle que soit l’expérience à traverser, en révélation que nous ne sommes rien sans les autres, qu’ils soient amis ou ennemis, car ils nous ouvrent des portes qui, autrement, seraient des sens interdits.