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Interrogations


Interrogations - www.laurenthellot.fr


L’on a beau avoir choisi de se retrouver ici, il est soudain une question qui nous hante jour et nuit : celle de la légitimité de notre vie. Jusqu’à ce jour en particulier, il n’était en effet question que de dormir, manger et travailler, dans cet ordre et sans arrêt, brave petite machinerie qui jamais ne s’interrompait, en un métronome incessant et parfait. Le surgissement de cette interrogation ne s’est pas fait sans raison, mais du fait d’une violente collision entre ses idéaux et ce quotidien sans fond, à la faveur d’une nuit sans lune, de celle où la lumière semble sortir du bitume, renvoyée à son éternité par une légère pluie d’été.


La soirée en question ne paraissait pas se distinguer de toutes celles qui ont précédées, vaste enchaînement de fatigue et d’amusement, où le seul moyen de tenir le rythme sans flancher est de s’autoriser quelques petites incartades avec sa routine forcenée, en une permission de sortie au-delà de minuit, comme une Cendrillon qui n’aurait toujours rien compris à la marche du monde et à ses secrets. Dans la voiture, le retour de cette fête sans intérêt particulier, hormis de reproduire ce que l’on a toujours fait, ne s’annonçait pas d’un grand danger, sur la route de son petit nid douillet en pilote automatisé, sauf qu'une étrange ombre s’est soudain manifestée, figure humaine ou inventée, saluant sur le bas-côté.

La nonchalance et la curiosité, sublimées dans les brumes alcoolisées, nous ont conduit à prendre la décision de nous arrêter, au lieu de faire l’unique action censée : passer son chemin avec l’accélérateur enfoncé ; mais il n’est vraiment pas courant de croiser un spectre qui vous reconnaît, sorte de voyageur intrigué de vous voir encore de ce côté de l’humanité. À l’examen d’ailleurs, il n’y avait nulle raison de hurler de frayeur car, hormis un flou caractérisé, la silhouette semblait tout ce qu’il y a de plus normalisée, avec quatre membres et une tête qui souriait, particulière apparition qui n’avait pas l’air de savoir non plus pour quelle raison elle surgissait, ici et maintenant, hors du néant.

Face à la créature flottante, il aurait été avisé de lancer trois Pater et deux Ave, au lieu de s’exclamer, avec une haleine bien chargée que, décidément, la nuit offrait des événements singuliers. D’ailleurs, la créature n’a même pas relevé, paraissant nous examiner, à la manière d’un magistrat interloqué de voir face à lui le délinquant récidiviste qu’il avait pourtant fait incarcérer et qu’il pensait à l’ombre pour des années. Il n’a même pas non plus été question de réelle communication, avec des mots, des gestes ou des expressions ; du tout, et au contraire, ce qui est survenu n’est décrit que par les fous : une voix s’est manifestée dans notre tête, en direct.

Passée la sidération, suivi d’un dégrisement instantané, qui nous a fait passer de golem décérébré à personne sensée, il a fallu se faire violence pour ne pas demander que la phrase soit répétée, à toutes fins utiles, et par simple civilité. Le temps que le cerveau analyse que ce n’était pas l’objet de la sentence l’important, mais bien le mode de communication, l’apparition avait déjà approché son masque de brume de notre position, à sentir le froid glacial qui se diffusait de sa présence dans toutes les directions, nous paralysant de frayeur et de stupéfaction. Ainsi immobile et transi, il n’était plus possible d’envisager une quelconque réaction, à la merci de ce qui allait survenir, d’horrible ou d’abscons.

Contre toute attente, c’est une caresse qui s’est manifestée, douce, bien qu’un peu fraîche, qui s’est posée sur notre joue pétrifiée, couplée à un sourire sensible, quoique sombre à souhait dans cette figure que tout traversait, les sons et l’air, mais qui se tenait sans aucun doute au nord de cette route, devant nous, en un duel que l’on n’avait pas imaginé du tout, en une surprise qui n’avait rien de la joie de Noël et qui bouleversait tout. Et les mots ont ressurgi, clairs, francs et précis : « Qui es-tu aujourd’hui? », avant que cette figure d’outre-tombe ne s’évapore d’un coup sans bruit, nous laissant incrédules et abasourdis de cette rencontre au cœur de la nuit.


Le reste du trajet s’est passé à se frotter les yeux, se taper la tête pour en faire sortir ce souvenir, pour nier peut-être que ce qui vient d’arriver a le moindre sens ou le plus petit début d’une réalité, et surtout, surtout, ne pas défaillir. La fête et ses vivats ont été emportés par la bourrasque de cet instant-là, comme si toutes les minuscules tricheries habituelles pour se convaincre que notre vie est belle avaient soudain été laminées par cette simple question qui a été posée, en cette obscurité, sur ce bas-côté. Au-delà de la manière dont elle s’est concrétisée, ce spectre qui absorbait toute lumière, ce froid qu’il rayonnait, il ne demeurait que les mots qu’il avait prononcés et auxquels aucune réponse n’était apportée.


Le retour dans l’appartement a ressemblé à un pèlerinage dans l’inconscient, tout ce que l’on refoulait, tout ce que l’on éludait, tout ce que l’on écartait et qui, d’un coup, nous submergeait, en une lame de fond contre laquelle il était vain de lutter, tant elle emportait et nos pensées, et nos émotions, pour ne plus laisser que le squelette exsangue de notre condition, et tout cela par une simple et banale question. L’inventaire de tout notre univers, nos possessions, nos relations, tout semblait maintenant de travers, insignifiant, délétère, en un catalogue de futilités qui nous apparaîtrait soudain dans toute sa vanité, sa médiocrité, en un gâchis avéré.

Il n’était plus possible de dormir ni de veiller, cet échange nous ayant projetés dans un état second au sein duquel on perdait pied, conscient au-delà de la vérité, que notre vie ne pouvait plus continuer comme elle était, après cette soirée. Cela ne donnait cependant pas la réponse à cette redoutable question, qui aurait paru comique dans toute autre condition ; mais au creux de cette nuit, à l’orée de nos envies, tout se bousculait, tout tourbillonnait, tout vacillait, pour la simple et bonne raison que pas un début de définition ne sortait : nous étions incapables de dire ce qui nous constituait, en un pitoyable échec que quelques mots avaient démontré.


C’est le jour qui nous a sortis de cette espèce de léthargie, pour nous trouver prostrés loin de notre foyer, au pied d’un arbre, le nez dans la mousse, la tête dans les fourrés, comme un explorateur qui se serait perdu dans la brousse et aurait tout abandonné. Les rayons se jouaient des feuilles qu’une brise légère faisait danser, dissipaient des filets de brume que l’humidité avait semés ; la forêt tout entière semblait à la fois moqueuse et attendrie de nous accueillir en ses futaies. Aucune trace de notre périple, de sa logique ne paraissait à même de nous aider à comprendre ce que l’on y faisait et comment on y avait abouti, après cette mémorable soirée.

À présent réveillé et l’inventaire fait pour s’assurer que l’on n’avait pas été kidnappé, la question a ressurgi et nous a de nouveau frappés de plein fouet, sans ménagement, avec la claire volonté d’obtenir une réponse, ici et maintenant. Numérotant nos abattis, nous levant en chancelant, c’est alors que nous avons regardé sans ciller le soleil levant, sa beauté, sa générosité de tous les instants, envahis par un sentiment de sérénité et d’apaisement. Et les mots sont venus, enfin, naturellement :

« Je suis libre et vivant »