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Justice

Dernière mise à jour : 26 juin

Dans la salle d'audience, le magistrat n'en peut plus, de cette foule qui se presse devant lui, avec une succession de demandes incongrues, mélange de victoires et de caprices, comme si la société lui tendait un miroir qui renverrait l'image d'un supplice, avec lui du matin au soir dans cette posture régnante, mais qui aujourd'hui, s'apparente à un cilice.

L'affaire suivante est annoncée, encore un monceau de mensonges et de vérités dont il lui faudra trier le bon grain de l'ivraie, en une harassante analyse qu'il se voit contraint de réaliser, quoi qu'on lui dise, car plus personne ne respecte la parole donnée, en une foire d'empoigne où se travestir devient le summum de la dignité.

Un discours en contredit un autre, une ombre se tapie derrière chaque porte, chaque identité, chaque dossier, et lui se tient au beau milieu de ce labyrinthe dont il est censé trouver l'issue, alors qu'il vient d'y être projeté et que tous s'emploient à le dérouter, tandis qu'il n'aspire qu'au silence pour s'y retrouver.


Une femme, des enfants, une garde partagée qui se transforme en enfer permanent, dans un quotidien qui aurait dû dériver vers un paradis vibrant, à charge pour le juge qu'il est de désigner qui sera Eve, Adam ou le serpent ; encore la démonstration qu'il n'est nul besoin de croire à Satan et à ses démons, les êtres humains que nous sommes s'employant si bien à édifier nos propres prisons.

Impassible, insensible, intangible, le magistrat écoute le détail de ces bisbilles, de bassesses en faiblesses, d'abandon en trahison, où la géhenne se déchaîne dans une maison, creusant une tranchée entre le salon et la chambre à coucher, où chaque acte, chaque objet devient le prétexte d'une guerre larvée.

De ce déballage permanent, comme si on avait déversé dans la salle d'audience toute la boue d'un marais purulent, le magistrat ne retient rien, n'accroche pas, ne touche pas la moindre pièce, ni de l’œil ni du doigt ; car il regarde sans pouvoir s'en détacher, la petite fille qui se tient sur le banc, derrière ces deux parents, ennemis à présent.

Elle joue avec deux poupées, sans que l'on puisse leur définir un genre en particulier, mais que la fillette fait discuter, avec véhémence, avec grandiloquence, même avec virulence quand elle les envoie valdinguer sur le côté, avant de courir pour les ramasser et les embrasser.

À la voir ainsi s'amuser, dans ce qui n'est pas un jeu, mais la seule manière que la petite fille a trouvé pour retranscrire ce qu'elle ne réussit pas à exprimer, le magistrat sent son cœur se serrer, lui qui a perdu toute sensibilité depuis de si nombreuses années, pour ne plus se blesser, pour ne plus être touché, pour ne plus désespérer.

Bien que la salle soit bondée, il semble qu'il ne demeure maintenant plus que le magistrat et la petite fille dans ce théâtre officialisé, tous les autres acteurs, spectateurs, commentateurs s'étant soudain volatilisés, à la façon d'une volée d'étourneaux dès que le soleil s'est couché.

Un regard interrogatif se manifeste d'un coup et se plante dans les yeux du magistrat qui rougi jusqu'au cou ; la petite fille a senti cet examen inopiné et a cherché l'auteur de cette observation concentrée, un peu étonnée de le dénicher en la personne de ce monsieur planqué derrière son estrade surélevée.

Ne s'attendant pas une telle acuité, le magistrat a un sursaut de recul, à manquer de faire basculer sa chaise devant toute la salle médusée. Il ne lui faut cependant qu'un mouvement de tête, un geste du bras, pour que tout le monde redevienne coi, des parties aux avocats, lesquels reprennent aussitôt leur partition, en un orchestre parfait jusque-là.

Mais la petite fille n'entend pas en rester là. La voici qui se lève et rejoint... sa maman ou son papa ? Elle qui paraissait décidée, hésite, piétine, ne sait plus, ne sait pas, ne veut pas choisir entre ses deux pieds, ses deux mains, ses deux bras, entre ces deux référents que la vie lui a donnés et qu'elle voit se déchirer.


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Il faut que le magistrat hausse la voix, porte l'attention de ces adversaires du jour qui n'étaient auparavant que bonheur et amour, afin qu'ils prennent conscience qu'en ce jour, ils se comportent comme des vautours, certes dans leur rôle à batailler pour s'approprier le butin qu'ils estiment mériter, mais oubliant le principal à considérer.

Le père d'abord, comprend et réagit à ce qui est en train de se passer, veut se lever, et rejoindre sa fille qui semble saisie et n'arrive pas à se décider, mais il se prend les pieds dans un parapluie et manque de s'étaler devant toute la galerie, et voit son élan naturel s'étioler.

La mère ensuite, si préoccupée à regagner sa légitimité, si obsédée de retrouver sa liberté après ce qu'elle considère comme l'échec des rêves qu'on lui imposés depuis qu'elle est née, par sa propre mère, par la société, redevient aussitôt celle qu'elle a toujours été, jaillit du box et s'emplafonne dans son conseil qui ne s'est pas écarté.


Contre toute attente, c'est alors au tour du magistrat de quitter sa place, de descendre de son piédestal, de traverser la salle d'audience et de se mettre à genoux devant la petite fille qui est toujours debout, à ne plus rien comprendre du tout, elle qui voulait juste un câlin sans en trouver le chemin.

Une main qui se tend, la petite fille qui la prend, le magistrat qui l'enveloppe et la porte vers la sortie, sans une once de regret, comme s'il était temps que la vie retrouve l'équilibre qu'elle a toujours proposé, en un mouvement de balancier entre le bon et le mauvais, sans jamais s'arrêter.

Sur le parvis, le juge qui enlève son costume d'apparat, regarde la petite fille en souriant, jette un œil au soleil rayonnant, porte attention au ballet des pigeons qui sautillent sur le ciment, avant de bondir en plein milieu en riant, et se retourner vers l'enfant épatée, et de demander : « Pour ta glace, tu préfères fraise, vanille ou chocolat ? Ou les trois à la fois ? »