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Le tunnel


Le tunnel - Laurent Hellot

De l’obscurité, de l’humidité, et des bruits furtifs qu’il n’est pas possible d’identifier ; au sein du boyau sinistre où ils se sont aventurés, les trois adolescents n’en sont plus à fanfaronner. Ce qui paraissait au départ une gageur, débordante d’excitation et de curiosité, se transforme petit à petit en un calvaire que pas un n’est prêt à évoquer, trop bravache pour partager le fait qu’il s’agissait peut-être d’une mauvaise idée.

Progressant à la queue leu leu, au rythme d’une procession d’enterrement caractérisée, chacun d’eux s’efforce de ne pas trop penser, à ses doutes, à ses peurs, à ses regrets ; de ne pas trop écouter le bruit des gouttes qui ressemble à des coups de pistolet ; de ne pas trop considérer les silhouettes qui l’accompagnent, au risque de les transformer en monstres cannibales, prêts à les dévorer.

Plus l’avancée se poursuit dans la direction de la nuit, plus le décompte des heures s’enfuit, comme si les tréfonds de la Terre où ils s’enfoncent avaient avalé le temps, la lumière, pour ne plus laisser que le silence inquiet. Au stade ils en sont rendus, il n’est même plus question de se demander s’ils sont perdus, mais bien d’éviter de réfléchir à la manière dont ils vont s’en sortir.

Un pas, puis un autre, en évitant de glisser et de s’effondrer sur l’autre, pour ne pas rajouter de la honte à l’angoisse qui fait que tous sursautent, au moindre grattement, au plus petit chuintement, comme un jeu où il ne faudra presque plus montrer que l’on est vivant ; les trois adolescents ont l’envie urgente de retourner dans les bras de leur maman, même si pas un ne l’avouera pour le moment.

L’objectif de cette exploration n’a jamais été très clair, à part se prouver que l’on peut foncer dans un traquenard tête baissée, à l’unisson et sans en avoir l’air. Un pari qui a mal tourné, et les voilà tous avec la sensation de traverser l’enfer, mais froid et glauque, non pas hurlant et brûlant, avec des flammes hautes à chaque instant, en une sorte de plongée dans le néant, qui se trouvait en réalité juste en haut de la cote où ils résidaient.

D’une aventure excitante et improvisée, les trois ont dérivé vers une errance oppressante et désespérée, sans le moins du monde avoir saisi de quelle façon ceci avait bien pu arriver, en une sorte de hiatus inattendu qui les a fait passer de l’été enjoué à l’hiver carabiné. Et pas un d’eux n’est équipé pour ce qui devait être une virée afin de juste frissonner, et non pas affronter ses terreurs cachées.


Bien qu’ils se connaissent depuis longtemps, pas un ne parle de ses angoisses ou n’esquisse un mouvement de solidarité, tous trop préoccupés à ne pas faire la grimace, à force de se retenir de serrer les dents et de pleurer. Il ne s’agit plus que de marcher, sans réel ordre, sans réelle priorité, juste pour ne pas risquer de s’arrêter et de ne plus avoir envie de redémarrer.

L’incongruité de leurs attitudes n’est même plus un sujet, aucun d’entre eux ne s’autorisant à juger qui a commis une erreur, qui aurait dû le signaler, qui aurait dû oser dire de tout arrêter, cette mascarade frelatée, cette balade mal embringuée, cette errance au goût d’échec annoncé. Constater qu’ainsi se dissout leur amitié et leur fierté rend encore plus difficile ces informations à avaler.

Des regards furtifs, des soupirs définitifs sont les seules manifestations qui ponctuent chaque pas, à la manière d’un coup de griffes signalant ce qui ne va pas. Il n’en faudra pas bien plus pour que chacun se décide à hurler ce qu’il pense tout bas : qu’ils ont fait une grossière erreur et qu’ils n’ont pas la moindre idée de la manière dont ils vont se sortir de cette ornière-là.


Et puis le cul-de-sac ; un effondrement de terre et de pierres en vrac ; il n’est plus possible de garder la tête dans le sac. L’itinéraire n’était pas le bon, la direction ne conduisait qu’à s’égarer plus profond. L’heure n’est plus à la négation, mais à la recherche de solutions, rapides, utiles, dans l’action, à l’inverse de ce qui a été accompli jusqu’à cette conclusion, en une vraie libération.

Les trois ne se risquent toujours pas à parler, mais ont au moins repris le temps de se considérer, se comparer. À voir les mêmes regards désemparés, les corps épuisés, les cœurs vidés, chacun peut enfin se reconnaître dans l’autre au travers de ce qu’il a traversé. Il n’est plus de jugement, plus de secret, mais l’évidence que tout ce qui demeure est la fraternité, nécessaire, indispensable, vitale, pour s’extirper de ce dédale.

Les adolescents décident alors de s’asseoir, dans un même élan, sans plus de soucier de l’humidité ni du noir, mais bien de se retrouver et de renouer avec l’espoir, sans plus se critiquer ni se jauger, au contraire, s’entraider. Dans cette réunion espérée, mais non réclamée, tour à tour, ils exposent leurs idées, leurs pensées, ce qu’ils n’avaient jamais jusque-là évoqué.

Un constat s’impose aussitôt : isolés et apeurés, aucun d’eux n’aurait tenu encore plus de quelques foulées. Cette pause, ce conciliabule improvisé ouvrent l’espoir et permettent à chacun de s’épancher, de se rassurer, d’entendre le son de voix qui ne sortent pas de son esprit terrifié. Les remarques soulagées, les réflexions apaisées autorisent même l’improbable : quelques rires de fuser.

De l’excitation de départ, celle d’aller voir où conduisait ce tunnel tout noir, la conclusion est sans appel : nulle part ! Et pourtant, à les voir tous maintenant plaisanter le cœur léger, il apparaît que cela n’a plus d’intérêt, que les seuls souvenirs qu’ils se remémoreront après sera la consternation hilarante de leur égarement complet, mais aussi et surtout, d’avoir oser se lancer dans cet inconnu qui les fascinait.

Et tandis qu’ils se lèvent ensemble et qu’ils rebroussent chemin, pas un ne regrette ce qu’ils viennent de vivre d’inénarrable, d’incertain, car ce qu’ils ont découvert n’est pas ce qu’ils cherchaient, mais bien ce qu’ils devaient expérimenter :


qu’ensemble, il n’est rien qu’ils ne puissent affronter.