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Pardonner

Dernière mise à jour : 24 avr.

On les observe, on les guette, ces médiocres qui nous en ont mis plein la tête. On dissèque leur comportement, on analyse leur mouvement, à la recherche de cette faiblesse que l’on exploitera pour les mettre en pièces, pour de bon cette fois.

On se souvient des insultes et des coups, des cicatrices et des marques des pieds au cou, en autant de souvenirs qu'ils ont failli nous détruire, nous annihiler pour leur simple et bon plaisir.

On frissonne encore, presque inconsciemment, de toutes ces peurs et ces tourments qui ont manqué de nous emporter, alors que l’on s’efforçait d’exister, et que ces autres nous tenaient la tête enfoncée sous la surface de ces eaux qui nous asphyxiaient.

Et la vengeance est la seule voie qui nous paraît digne d’intérêt.

On ressasse encore et toujours les souffrances de ces mauvais jours, où la nuit n’était plus que le décor de notre vie, sans plus de possibilité de voir la lumière briller, dans ce noir, dans cette obscurité.

On accepte de se laisser dévorer par cette rage qui est sur le point de nous annihiler, nous transformer en bête sans plus d’humanité, nous métamorphoser en tout ce que l’on détestait, mais pour renvoyer tout ce qui nous a été infligé.

On n’écoute même plus cette petite voix qui nous dit que ce n’est pas le but, que déchirer à belles dents cette main qui se tend ne servira qu’à repousser les soins dont on a besoin, pour embrasser cette douleur qui menace de nous dévorer.

Et on ne conçoit plus le monde que comme un charnier.


On échafaude mille et un plan, où l’on se garde le rôle du chevalier intransigeant, ange exterminateur de démons du présent, ces voraces entités qui nous privent de la joie d’exister.

On s’envisage aux multiples visages, à la fois dans l’instant, mais un pied dans le passé étouffant, et un autre dans ce futur libérant, avec une vision de notre parcours qui ne prend plus de détour, mais plus qu’une direction : l’épuration.

On se convainc qu’il n’y a rien de mieux à faire sur cette Terre que de chasser la vermine que l’on aurait désignée, à la fois juge et partie de ceux qui seraient dignes ou pas de demeurer.

Et on sombre dans les bas-fonds que l’on vilipendait.

La rage qui nous anime n’apaise pas ce qui nous mine, mais au contraire nous abîme, en poison que l’on se distillerait sans discontinuer, en se persuadant qu’il s’agit d’une cure qui va nous sauver.

La violence que l’on diffuse, dans nos propos, dans nos attitudes nous obsède et nous vrille le cerveau, ne renvoyant comme message à la multitude que celui de l’invention d’un nouveau bourreau.

Le chemin que l’on prend, soi-disant vers la rétribution et le firmament, ne conduit en réalité que sur un unique sentier : celui qui aboutit dans un puits au fond duquel on va sans nul doute se disloquer.


Et notre âme se met à pleurer.

De ces larmes qui coulent se crée alors une source, un ruisseau, une rivière, puis un fleuve dont les flots roulent et balayent toutes ces colères, emportent ces souvenirs de misère, pour les dissiper dans la mer.

De cette compassion qui dissout le moule que l’on s’était fabriqué pour rentrer dans la posture de l’ordonnateur des sanctions infligées, découle soudain un étrange sentiment de sérénité.

De cette abondance de chagrin que l’on ne réussit plus à camoufler jaillit les ondes qui vont nous offrir enfin d’abandonner ce triste refrain, cette antienne où reproduire ce qui a failli nous détruire est l’unique option pour se forger un avenir.

Et le silence revient nous habiter,


une absence de bruits et de cris qui nous autorise alors à entendre ce que l’on ne s’est jamais dit, trop occupé à se plaindre ou à répliquer, trop écorché pour étreindre tous ceux qui se tenaient prêts à nous aider ;

une constance de calme et de satiété, comme si la disparition de ce vacarme nous donnait enfin la possibilité d’écouter ce que l’on savait, mais que l’on refusait de considérer, à force de hurler que l’on ne méritait pas ce qui nous a martyrisés ;

une permanence de vide et de bienfaits, où la brutale cessation de toute cette agitation nous autorise cette fois à admettre que l’on ne fuyait pas dans la bonne direction, et nous permettre d’arrêter cette guerre de religions, cette fois pour de bon.


Et la paix nous montre la vérité :


que cette croisade n’était que contre nous-mêmes, en réalité,

que cette violence n’était qu’une parade pour nous oublier,

que cette vengeance n’avait aucun sens, à part nous renier.


Pardonner - www.laurenthellot.fr

Il n’est alors plus besoin de se voiler la face et de prétendre que nos actions étaient justes, au lieu de constater qu’il ne s’agissait que d’une mascarade qui nous interdisait de lâcher ces douleurs qui nous consumaient.

Il n’est alors plus nécessaire de remuer ciel et terre pour exhumer les preuves du mal qui nous a été fait, tant éclate au grand jour la vanité des actions que l’on planifiait, plutôt que de se concentrer sur ce qui importait : notre bien-être à équilibrer.

Il n’est alors plus d’intérêt à se justifier partout, à tous et tous les jours qui voient le soleil se lever, au lieu de profiter du spectacle de cette lumière qui vient régénérer le monde et le transformer, par la simple grâce de se manifester.


Et une direction revient enfin à notre esprit, pour l’illuminer :

il est l’heure de se pardonner, pour s’offrir le droit d’exister,

il est temps de se considérer, pour s’offrir la chance de se soigner,

il est vital d’enfin s’aimer, pour apprendre de ce que l’on a traversé

et se remercier du cadeau qui nous a été fait,

de comprendre toute la puissance et la beauté que l’on recelait.