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Passager

Le paysage qui défile n’est ni étranger ni familier, plus le décor d’une vie qui ne semble plus s’y intégrer. Les images qui se succèdent ne sont que les réminiscences d’expériences passées ou actuelles, simples souvenirs que l’on garde, tandis que l’on avance et que le présent semble éternel, no man’s land au sein duquel on ne voit plus l’intérêt de déployer ses ailes, encore, pour un autre envol, pour une surprise éventuelle, même s’il y a belle lurette que plus rien ne nous appelle.

La musique qui joue n’atteint plus nos oreilles, mélodie que l’on a déjà entendue partout et qui n’est plus de celle qui nous émerveille, mélange de sons et de rythmes qui nous ensommeille, comme une ritournelle qui poserait un voile sur tout le réel. À l’écouter, l’on se rappelle ce qu’était le soleil, cette lumière douce et puissante, d’un éclat sans pareil, mais dont on ne ressent plus la chaleur, presque anesthésié par la torpeur de cet hypnotique appel, symbolisant notre trouble perpétuel.

Les rencontres que l’on fait n’ont plus le sel de la nouveauté, passé l’espoir d’une étincelle espérée, comme si l’on s’était mis à jouer et non plus à exister. Les échanges, les promesses se vident de leur intérêt, à la manière d’un sablier que l’on aurait omis de retourner. S’écoulent les propos et les sorties, mais aucun d’eux ne nous ramène vers le sentiment d’être en vie, à la manière d’une plante qui n’aurait pas accès à la pluie, enracinée là sans pouvoir émerger d’un taillis où elle est enfouie.

Le constat de cet état n’est ni triste ni drôle, plus l’évidence que l’on ne sait plus pourquoi l’on est encore là, et quel est notre rôle, comme dans un drame dont le héros aurait oublié ce vers quoi il va et pourquoi la foule le considère telle une idole ; alors sur cette scène, dans ce théâtre, il ne reste plus qu’à assumer notre place, même si elle paraît vaine, en attendant que le rideau se ferme, en espérant que cela ne sera pas le terme, et de nos joies, et de nos peines.

L’examen de ce qui nous entoure ne permet de recueillir que la vision de notre chemin, ses creux et ses détours, longue route qui serpente entre ambitions et amours, perdue dans un décor cerné d’étoiles autour ; mais l’on vient juste de les apercevoir, alors qu’elles ont toujours été là, éclairant ce trajet qui, autrement, aurait fini dans le noir, sans étincelles et sans éclats, veilleuses permanentes et bienveillantes, nous relevant quand on glissait sur la pente, nous guidant dans la tourmente, nous éclairant sous la pluie battante.

La vision de ces astres au firmament nous offre enfin la possibilité de relever la tête, de ne plus se focaliser sur l’objet de cette quête, à la façon d’un animal qui serait soudain adopté, n’ayant plus à se soucier de manger ou de risquer d’être dévoré, reconnaissant de voir enfin cesser ses tourments, mais qui ne sont ni plus ni moins que les affres de s’efforcer de rester vivant. À défaut d’un repos, cette compagnie offre un répit, celui de ne plus avoir à justifier d’être encore en vie.

Le regard dans les nuages, l’on se prend de nouveau à rêver, de ne plus être cet enfant sage à qui l’on demande de réciter ; viennent des idées de voyages, de transformations qui bouleversent le paysage, alors que nous n’avons pas plus bougé, au fond. Il semble pourtant que l’on a ouvert les yeux, avec une vision qui transpercerait les êtres et les choses pour les relier jusqu’aux cieux, presque avec une focale qui dépasserait tout ce que l’on a fait de mieux, une sorte d’honnêteté qui ne souffre plus d’entre-deux.

Les images qui viennent ne sont plus celles que l’on connaît, comme si des merveilles qui avaient toujours existé enfin nous apparaissaient, par la simple grâce d’un éveil que l’on n’avait pas imaginé, plongé dans une routine qui nous dévorait, noyé dans l’abîme de la banalité. Ce qui se révèle n’est pas plus bizarre que de venir au monde et s’efforcer de ne pas se consumer, mais pour une fois, il n’est plus question de douter, simplement de s’émerveiller.

La révélation de ce que l’on reconnaît fait basculer le réel dans le champ de l’imaginé, où tout ce que l’on rêvait devient de l’ordre de l’incarné, comme si l’on comprenait d’un coup que nos songes n’étaient rien de plus que l’écho de ce qui nous échappait, à force de ne rester concentré que sur nos pieds et la manière de les chausser, au lieu de les laisser se mouiller de rosée et sentir la fraîcheur de la Terre sur laquelle ils ont depuis toujours été posés.


Passager - www.laurenthellot.fr

Il n’est plus question de douter ou de flâner, mais de partager ce qui vient de s’exposer, non pas pour le sanctifier et le sacraliser, mais bien le montrer et l’expliciter, pour que chacun puisse à son tour se l’approprier, dans la joie de la révélation dévoilée. Il n’est plus question de trouver sa place dans ce monde, mais bien de libérer tout l’espace pour que chaque vie soit aussi dense qu’une seconde, et aussi rayonnante que le soleil qui luit.

Les émotions ne sont plus à redouter, comme catalyseur de ce qui est caché, mais au contraire à célébrer, comme marqueur de la vérité, où ne peut plus être ignoré ce qui est expérimenté et traduit par ce qui n’est enfin plus la pensée. De cet examen perpétuel qu’est notre évaluation du réel, il ne demeure plus que le ressenti de ce qui est actuel, seule et unique preuve que l’on est en vie, et non en train d’errer dans une nuit, maintenant que les étoiles ont surgi.

Les directions ne sont plus à chercher, en cet instant où l’évidence est posée : qu’exister n’est pas s’agiter, mais prendre conscience qui l’on est, sans plus devoir rendre de compte sans arrêt, enfin libres d’exprimer ce que l’on savait, sans crainte d’être jugés ; au cœur du monde, comme on l’a toujours été, non pas passager éphémère, toujours prêt à partir en guerre, mais acteur de sa réalité, en pleine lumière :

heureux, présent et fier.