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Rebond


Rebond - www.laurenthellot.fr

La balle s’écrase contre le mur et part en réaction dans la direction opposée. Surpris de cette trajectoire, le petit garçon n’a pas le temps de réagir quand son projectile s’en vient fracasser la vitre de la maison d’à côté, dans un bruit fantastique de verre brisé. Il demeure surpris autant qu’impressionné de ce coup d’éclat qu’il n’avait pas anticipé, à l’écoute cette fois-ci des hurlements qui ne devraient plus tarder.

Deux réactions lui viennent à l’esprit, quand il réalise ce qui vient de se passer : l’envie de fuir immédiate, de préférence dans un pays inhabité ; et aussi la gloire d’avoir réussi cet exploit de bêtise dont on n’a pas fini de parler. Dans l’immédiat cependant, il demeure un problème à régler : comment récupérer ce précieux ballon, sans risquer de finir séquestré par les habitants de la maison au fond de laquelle il s’est encastré ?

Une réalité prend malgré tout le temps de cheminer dans son esprit échauffé, celle évidente qui acte que personne pour le moment n’est en train de récriminer, comme si cette vitre n’était pas en mille morceaux sur le plancher, comme si ce ballon n’avait jamais existé, comme si, lui, n’avait pas accompli cette transgression caractérisée et que rien de tout cela n’était jamais arrivé.

À la fois étonné et contrarié, le garçon fait le tour d’horizon de sa situation. Aucun témoin n’a ainsi assisté à ce qui vient de survenir, avec ce rebond qu’il n’avait pas vu venir. Pas un chat ne semble être dérangé par le fait qu’une fenêtre n’a plus de vitre pour la fermer. Pas un parent n’est là pour le rappeler à ses droits et devoirs de petit garçon non émancipé, et surtout l’envoyer faire ses devoirs et finir enfermé.

De ce qui n’est ainsi plus un drame annoncé, le petit garçon se trouve cette fois face à un nouveau problème qu’il n’avait pas anticipé. L’avantage de se confronter à un propriétaire énervé reste que, passé la vague des cris et des anathèmes, il finit toujours pas vous retourner le ballon, au cœur du problème ; sauf que cette fois, il n’est personne pour s’occuper de cela.

Devant cette double contrariété qu’il n’avait pas envisagée, le petit garçon ne sait plus sur quel pied danser : faire comme si de rien n’était et attendre un autre jour que le ballon réapparaisse sans qu’il ait à s’en inquiéter ? Ou aller au cœur de l’imprenable forteresse qu’il vient d’ébranler sous les coups de son intrépide reprise de volée, même si le résultat n’était pas celui espéré ?

Au vu de l’après-midi qui s’annonce, le petit garçon ne se voit pas tourner en rond en priant pour qu’un miracle s’invite, comme une délicieuse mûre dans un fouillis de ronces, ce qui ressemble le plus en cet instant à ce qu’il vit. Avec un grand soupir mâtiné de témérité, il décide de s’affranchir, et de l’autorité, et de la propriété, progressant la tête haute et les fesses serrées vers cette mystérieuse maison où rien ne semble bouger.

Au premier regard, il apparaît qu’il ne devrait pas être très compliqué d’accomplir ce que le ballon a réalisé : franchir la haie sans même la considérer, sauf que le petit garçon n’a pas appris à voler. Le voici donc qui s’approche à pas de loup du portail de l’entrée, avec le sentiment d’être un cambrioleur qui ne doit pas se faire remarquer, sous peine d’ameuter tout le quartier.

Un bref coup d’oeil alentour permet à l’apprenti monte-en-l’air de s’assurer qu’aucun témoin ne sera là pour surprendre ce qu’il s’apprête à faire. D’un geste affirmé, la moue guerrière, le petit garçon soulève le loquet comme s’il avait déjà fait cela en habitué, un peu étonné cependant de ne même pas l’entendre grincer, alors qu’il est tout rouillé avec la peinture qui se met à s’écailler.

Cette première mission accomplie avec un succès non démenti, il considère maintenant ce qui se dévoile devant lui, sans plus de grille ni de haie comme paravent ; un vaste jardin, ni abandonné ni ordonné, mélange d’improvisation et de régularité, comme si les fleurs des champs qui y poussaient avaient été soigneusement semées, comme si le petit sentier qui y serpentait avec été minutieusement dessiné.

Le petit garçon ne doit pourtant pas se laisser distraire ; il est important de s’assurer à qui il a à faire. Pas de molosse féroce aux alentours, pas de gardien menaçant pour lui jouer un mauvais tour ; juste lui et le souffle du vent qui porte à son oreille les bruits de voisins tout autour ; mais alors qui peut bien habiter cette maison qu’il a toujours ainsi, jour après jour, sans animation et sans vie ?

Se rapprochant de la fenêtre en question, le petit garçon se met sur la pointe des pieds pour tâcher d’apercevoir le précieux trophée qu’il est venu chercher, mais, à part la pénombre et des bouts de verre cassés, pas une trace de ce ballon qui s’est transformé en boulet. Avec un gros soupir, le petit garçon doit se résigner à ce qu’il voulait éviter, à savoir se transformer en cambrioleur patenté.

Une main prudente baisse le loquet, et une silhouette furtive franchit le palier ; retenant son souffle, le petit garçon vient de rentrer. Après cet effort surhumain, il s’immobilise, prêt à se confronter à tout ce qu’il peut rencontrer, de réel ou d’imaginé. Ne serait-ce pas un gardien furieux, d’ailleurs, là sur la cheminée ? Non, ouf, juste un hibou empaillé. Et sur cette chaise aussi, un serpent enroulé ? Non plus, une simple écharpe enroulée.

Après cet inventaire circonspect, le petit garçon se concentre sur le trésor qu’il est venu chercher : son ballon qui s’est invité au sein de cette maisonnée. Quelques éclats de verre qui brillent lui attirent la pupille, juste assez aussi pour éclairer l’étagère à côté, pleine de livres et de bandes dessinées. Le ballon a d’ailleurs roulé à ses pieds, au bas d’une rangée de dictionnaires empoussiérés.

Avançant d’un pas décidé, le petit garçon s’agenouille pour saisir son précieux trophée... mais ne se relève pas, car il a aperçu un album qu’il ne connaît pas. Se penchant un peu plus, il hésite un instant et décide, dans un élan, de l’attraper, oh, simplement pour le regarder, puis, c’est sûr, il le rangera aussitôt après, avant de se carapater et faire comme s’il n’était jamais entré.

Manipulant la couverture, le petit garçon ne peut s’empêcher d’ouvrir et de tourner les pages, bien sûr ; en plus, ce volume-là manquait précisément dans la collection qu’il possède de ce héros et de ses aventures à tout va. Prendre quelques moments pour parcourir cette histoire qu’il ne connaît pas ne lui fera pas prendre grand risque, n’est-ce pas ?

De page en page, d’image en voyage, le petit garçon se plonge dans le récit et oublie pourquoi il est ici, son intrusion, son ballon, sa situation ; il a quand même plus intéressant à faire que de ramasser des bouts de verre ! Et d’un premier ouvrage, le voici qui dévore les autres sans ambages, de plus en plus curieux, de plus en plus aventureux, inconscient de la lumière qui change, du soleil qui descend.

Une odeur de tartine grillée vient tout d’un coup s’inviter dans ses trous de nez, avec le bruit d’un pot de confiture que l’on ouvre, ainsi que d’une chaise sur le plancher. Soudain surpris et paniqué, le petit garçon observe de tous côtés, jusqu’à saisir le regard amusé d’une vieille dame aux cheveux noués, un large sourire son visage ridé, en une invitation à, bien sûr, venir goûter !

Embarrassé autant que tenté, le petit garçon ne sait plus par où commencer : se justifier, s’excuser, se carapater ? Et ce sera son estomac et ses gargouillements qui décideront quel sera le mouvement : celui d’un accueil de cette proposition gourmande. Il est à peine besoin de quelques mots, pour se présenter chacun, et se crée un improbable duo, qu’un ballon baladeur a fait surgir dans ce jour incertain.

Les fois suivantes, il n’a pas été besoin de casser un carreau pour accéder à ces invitations si tentantes, de lectures et de chocolat chaud ; le petit garçon s’est trouvé un refuge, la voisine, un visiteur, qu’il fasse soleil ou bien déluge, pour le simple plaisir de transmettre joie et connaissances, avant que le temps ne les fasse s’enfuir, et rappeler que les plus belles rencontres sont parfois le fruit de la connivence de l’improbable et de la chance, pour garder chaque jour cette curiosité de l’enfance, à découvrir le monde tout autour.

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