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Devant son téléphone, la femme demeure perplexe et atone, comme si elle venait d'être frappée par les sons assourdissants d'un étrange métronome, de celui qui ferait écho à la voix dont la tonalité a résonné pour la laisser ainsi pétrifiée. Les messages qu'elle reçoit chaque jour sont pourtant d'un nombre et d'une variété de tous les instants, mais aucun dont la teneur aurait pu bouleverser de la sorte sont quotidien entraînant ; qui serait d'ailleurs prêt à entendre que son existence ne sert à rien et qu'elle perd son temps ?

Saisissant le portable, la femme se reconnecte à son répondeur, pour écouter de nouveau ces mots qui lui ont fait s'arrêter le cœur. Un, dix, vingt... la voilà qui enchaîne les écoutes de tous ses interlocuteurs, la somme de tout son travail de ces derniers jours et de ces dernières heures. En dépit de son attention, de sa concentration, elle ne retrouve pourtant pas ce message qui a suscité toutes ces émotions ; des nouvelles de chantier, des fournitures à commander, des clients à rappeler, toute la variété liée à l'entreprise qu'elle a créée, la routine d'une dirigeante qui a en charge de générer du chiffre d'affaires toute la journée, pour payer les salaires, pour développer ses relations et ses intermédiaires, pour avancer dans la bonne direction et éviter les trous d'air. Rien ne s'affiche cependant de ces termes qu'elle est convaincue d'avoir entendu : « Et toi, tu vis quand? »

Posant l'appareil, la femme se frotte les oreilles, s'interroge sur le nombre de ses heures de sommeil, sur le rythme de l'activité sur laquelle elle veille, et décide au final qu'elle a dû rêver et qu'elle n'a pas de raison de se laisser ainsi toucher. Somme toute, elle a toujours travaillé dur, sans arrêt, sans douter, avec une ambition saine de ne pas être cette poupée avec laquelle les hommes veulent sans cesse jouer, mais bien de gagner son indépendance pour que personne ne vienne lui rappeler qu'elle est attachée à ce lien, à ce mari, à ce foyer. Cela n'a certes pas toujours suivi le chemin de la facilité, à devoir tout le temps jouer avec les codes de la masculinité, cette confrontation permanente pour assurer une domination frelatée, où chaque rencontre est un combat qu'il faut gagner. Si elle a au début opté pour le tailleur pantalon, histoire de ne pas trancher dans cet océan de cravates et de vestons, elle est vite revenue à ce qui la sied, selon ses humeurs du jour, sans plus se déguiser en ce qu'elle n'a jamais été, avec le sentiment que ses homologues étaient en fait bien plus coincés de ne même pas pouvoir s'autoriser cette variété, face à un uniforme qui les noie dans une masse sans plus les distinguer.

Mais aujourd'hui, si elle devait écouter le sens de ce message qui s'est dissipé, en quoi devrait-elle considérer qu'elle n'a pas eu accès à ce qui la fait vibrer ? La société qu'elle a fondée est en pleine croissance, brillant d'une énergie et d'une ambition immenses ; ses salariés présentent un turn-over limité, ce qui la conforte dans l'idée que le flicage et la pression n'ont jamais été les meilleurs outils de management pour aider chacun à se développer. Pourquoi se dévouer à son ambition saine et motivante serait-il une course sur la mauvaise pente ? La joie qu'elle a ressentie en signant son premier bail pour développer le site et lui donner vie a dépassé tout ce qu'elle avait expérimenté. Les frissons qui l'ont saisie de ses contrats conquis ont concrétisé tout ce qu'elle pouvait imaginer, la sensation d'une victoire que personne d'autre n'aurait pu arracher, la perception d'enfin sortir du noir et pour briller.

Se levant de sa chaise, la femme se tourne vers la fenêtre, en réflexion à qui elle est et qui elle pourrait être. D'un point de vue extérieur, elle pourrait être vue comme la quintessence de l'entrepreneur, dédiée corps et âme à son affaire, sans compter ses heures ni douter de ce qu'elle peut faire. Si elle devait en revanche écouter sa mère, elle lui a brisé le cœur de ne pas lui prodiguer les petits enfants qu'elle voudrait pour les gâter, ce qui ne manque pas de l'humilier et de la rabaisser, comme si sa personne devait se réduire à la féminité et la capacité de procréer, en une lamentable bestialité. Durant les années qui se sont écoulées, elle a eu tous les hommes qu'elle désirait, en une belle collection dont elle peut se glorifier, non pas qu'il s'agisse d'une compétition, mais bien de s'amuser avec l'envie de rencontrer celui qui la ferait vibrer ; mais ce spécimen-là ne s'est pas manifesté, la plupart vite dépassés par sa personnalité, entière, intense et hors les sentiers balisés. Cette réalité a plus constitué une surprise qu'une vérité, pour elle qui n'attendait rien de particulier de ce côté, n'ayant pas mis son ambition dans la chambre à coucher. Que signifient alors ces mots qu'elle semble avoir rêvés, en cette matinée des plus balisées ?

D'un pas vif, la femme sort de son bureau, indiquant à sa secrétaire qu'elle rejoint l'extérieur quelques instants, pour ensuite prendre l'ascenseur et s'installer dans le patio un moment, son téléphone à la main, comme un lien permanent. En cet endroit, elle se laisse toucher par le léger vent qui se manifeste en tourbillonnant, les rayons du soleil qui se reflètent sur les parois de cet immeuble impressionnant, s'efforçant de ne pas penser sans arrêt au prochain budget, aux produits à développer, aux parts de marchés à gagner. À l'écoute de tous ses éléments, elle se permettrait presque de s'offrir une pause, même si elle ne se sent pas fatiguée, plus lasse de tout ce qui n'arrête pas de la monopoliser, comme si elle devait sans arrêt nager pour ne pas boire la tasse et sombrer dans les abîmes insondables de l'échec redouté. Tandis qu'elle choisit de s'assoir sur le banc qui se présentait, elle se rend compte qu'elle fait cela de façon un peu plus brusque qu'elle ne s'y attendait, son fessier lui renvoyant une douleur de protestation de ces manières auxquelles il n'est pas habitué ; et à son grand étonnement, voilà qu'elle ne réussit pas plus à se stabiliser, partant en arrière dans son élan, sentant sa tête basculer et son corps s'effondrer sans qu'elle ne puisse faire un mouvement pour le contrôler, avant qu'un voile n'obscurcisse tout ce qui l'entourait.

Des murs lisses, un lit aux draps blancs, un bip clignotant ; quand la femme ouvre les yeux, c'est face à un médecin compatissant qui lui explique qu'elle va devoir faire une pause pour un bout de temps, au vu de la crise de tétanie qu'elle a déclenchée et de son complet état d'épuisement ; un aimable avertissement de son corps, avant qu'il ne lui impose un handicap permanent. À la réception de cette information, la femme ne ressent pourtant aucune émotion, sauf peut-être un soulagement de se voir imposer ce qu'elle n'aurait jamais osé s'il n'y avait pas eu cet événement. Son esprit tente certes de repartir au galop pour planifier la gestion du management en son absence, les moyens à mettre à disposition pour assurer la continuité de l'activité jusqu'à son retour qui ne devrait pas être dans bien longtemps... mais à peine a-t-elle pensé en ces termes que la femme sent son cœur qui se ferme, le vacillement qui reprend, comme un écho à ce qui se joue vraiment. Il ne reste plus que l'immobilité, le calme et les médicaments pour l'occuper, sans qu'elle replonge dans ce rythme qu'elle s'était imposé, la faisant hésiter entre résignation et dépression, juste au moment où elle perçoit un froufroutement au bord de la fenêtre : un oiseau, une mésange peut-être, qui l'observe avec curiosité, avant de s'envoler vers la ligne d'horizon, dans un trait coloré.

Du jaune, comme l'espoir ; du bleu, comme la sérénité ; la femme sent ses peurs s'apaiser, ses questions se dissiper. Et si, pour une fois, elle se laissait porter, au lieu de vouloir tout contrôler ? Se mettant sur son séant, avec précaution, à l'écoute de ce corps qu'elle avait oublié, la femme saisit un calepin, un stylo, et entreprend d'écrire sa lettre de démission de sa société ; et tandis qu'elle pose le point final à ce qu'elle vient d'assumer, elle sent une joie immense l'envelopper : elle vient d'oser sa liberté.