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Se faire confiance

Le regard que l’on porte sur soi dans la glace est de celui qui jamais ne s’efface, impitoyable, dur et tenace, ne laissant passer aucun détail, aucune ride, aucune faiblesse pour les inventorier, les critiquer et les pérenniser. Cette séance journalière de perpétuelle flagellation incruste des traces, des coups, des émotions, dans ce corps qui doit déjà supporter toutes nos tergiversations, entre ces extases fugaces et ces continuelles menaces, par lesquelles on le confronte, on le maltraite, on n’en fait qu’à notre tête, alors que lui n’est pas à la fête, en charge de nous tenir vivant, en dépit de nos errements.

Le monde s’occupe déjà pourtant de nous accaparer à tous les instants, pour qu’il ne soit pas nécessaire d’en rajouter et de se plomber perpétuellement. Cet exercice de style paraît malgré tout notre torture préférée, à la manière d’un moustique qui ne cesserait de nous piquer, inaudible et invisible au début de sa razzia affamée, mais qui, à force de s’acharner, finit par nous couvrir de rougeurs de la tête aux pieds. Cette constante interaction, amplifiée par notre agitation, ne facilite pas la douceur et le calme qui ouvriraient à tout ce que l’on ne saisit pas.

La rencontre entre nos aspirations et notre volonté ne fait pas toujours les étincelles espérées, comme si l’on s’échinait parfois à accélérer dans le mur qui est annoncé, façon de se persuader que l’on est en contrôle du crash qui va arriver, fuite en avant vers un désastre que l’on sait programmé, mais que l’on se sent incapable de considérer. Les signaux, les indications et les aides se sont pourtant multipliés, mais nos habitudes et nos renonciations récurrentes se sont obstinées à les ignorer, avec la logique qu’une fois lancé dans la pente, cela ne sert à rien de bifurquer.

Le constat de cette exigence permanente pour tenir coûte que coûte, même si les épreuves sont démentes, finit par marquer au fer notre chair, l’épuiser et l’assécher, au point de nous faire ressembler à une momie mobilisée. La guerre sempiternelle n’est cependant la seule option qui se proposait, sur ce chemin qui conduit à la félicité envisagée, comme si le combat était le but principal pour obtenir ce que l’on estime mérité, arraché de haute lutte aux fins de parader, extirpé de tous les ennemis contre lesquels on bute après les avoir terrassés.

La routine que l’on a posée, qui consiste à se dire que l’on n’obtiendra jamais ce qui nous est montré, sauf à ne pas cesser de le viser, pour démontrer sa rage et ses capacités, revient à vouloir embrasser quelqu’un en se jetant sur lui et, tandis qu’on l’étreint, se demander pourquoi il ou elle se débat, alors que l’on a fait ce qui était prôné pour arriver dans ses bras. La conquête de nos objectifs ne doit pas passer que par le prisme de notre tête, mais aussi de nos envies, pour ne pas transformer le désir en déni, exacte inversion de nos espoirs transis.

La multiplicité des besoins que l’on se crée, réels ou imaginés, conduit la plupart du temps à ne jamais les voir rassasiés, en fontaine de sable qui ne pourra pas hydrater, mais au contraire ne fera qu’exacerber la soif inextinguible qui ne cesse de nous consumer, en une torture que l’on persiste à alimenter, en cherchant toujours plus de solutions aux problèmes qui n’en finissent plus de nous submerger. Et cette fuite en avant vers nos obsessions de perfection affichées, esthétiques, matérielles ou fantasmées, épuise et creuse ce déficit d’entrain et d’allant, en un puits sans fond au sein duquel nous terminons enterrés.


Le passage des années ne doit pas nous apprendre que seuls le travail et la volonté seront à même de combler le vide que l’on ressent à consommer, sans saisir les fondements de ces besoins qui nous ont été imposés. L’agitation et l’énervement sans sentiments n’ont jamais constitué les bases de la sérénité, et c’est pourtant ce que nous persistons à vouloir démontrer en perpétuant les mêmes erreurs, les mêmes schémas, les mêmes idées que ceux qui nous ont précédés, précurseurs qui n’ont rien retenu de plus que de répéter et dupliquer des pratiques qui conduisent à la catastrophe annoncée.

L’écoulement du temps n’est pas là pour nous frustrer, nous priver des joies et de l’engouement de la nouveauté, en cherchant à tout prix à dénicher la prochaine invention à breveter, mais au contraire en retrouvant ce que l’on avait oublié, chant émis par cette petite voix intérieure qui nous dit que nous nous égarons du mauvais côté, à regarder chez l’autre ce que nous pourrions chaparder, pour se l’accaparer et ne plus le partager. L’urgence semble malgré tout décider de nos priorités, alors que seul le présent devrait importer, en cadeau précieux et sacré.

Se voir dans la continuité de ce qui nous anime, perdus et soucieux de ne pas finir abimés sous les coups de boutoir qui nous laminent, devrait nous inciter à mettre un terme à cette folie qui n’a de cesse de se répéter, absurde et vaste pantomime dans laquelle nous sommes devenus une marionnette pétrifiée, incapable de couper ses fils serrés. Persévérer de la sorte ne fait que nous scléroser dans une carapace insensible, nous privant de tous ces relais puissants et invisibles auxquels nous ne parvenons plus à nous relier, coincés que nous sommes dans cette éreintante gigue.

Il n’est pas nécessaire d’attendre que l’on ne puisse plus faire un pas en avant pour entendre que tout ce que l’on nous inculquait est du vent, des paroles absurdes qui n’ont jamais aidé à profiter de l’instant, au lieu de se projeter dans un calendrier qui n’existera jamais. S’il est cependant un intérêt à cette éducation obligée, il peut être de nous montrer ce dont on doit se délester, toutes ces pensées guindées qui n’a jamais comblé cet état de manque, de déséquilibre que l’on sentait. Tous ces maîtres et ces enseignants n’en savent finalement moins qu’un enfant.

Il n’est pas requis de souffrir pour exister, en marchant dans les traces de forçats enterrés, avec des chaussures qui nous torturent les pieds, au lieu de prendre ce chemin de côté, au travers des prés, avec la rosée nous rafraîchissant la peau libérée, sur une voie que l’on va défricher. Écouter les cris d’orfraie de spectateurs effarés fera aussi partie de la joie qui va nous traverser, soudain étonnés de la facilité avec laquelle on peut ainsi avancer, sans plus de révérences à délivrer à chaque opportunité que l’on va croiser. La simplicité du parcours qui va de la sorte se dévoiler constituera la première surprise à savourer.

Il n’est pas obligatoire de remplir ses devoirs, pensums laborieux qui ne nous rendront pas plus grands, mais nous garderont au contraire courbés sous la dictée, en sages petits élèves appliqués soucieux de bien faire pour être félicités ; sauf qu’un examen n’a jamais été l’endroit où la vie est partagée, mais le creuset qui sédimente les frustrations qui vont nous ronger. Apprendre n’est pas une erreur, répéter sans inventer l’est, et nous passons notre existence entière à nier notre singularité, persuadés que l’antériorité est la vérité, au lieu de trouver notre propre chance et l’embrasser.


Se faire confiance - www.laurenthellot.fr

Et si nous nous faisions confiance pour savoir qui l’on est, au lieu de nous efforcer de rentrer dans le cadre que l’on nous a imposé ? Alors, nous comprendrons que notre vie n’a pas à être dictée, mais peut être expérimentée à chaque respiration qui va nous irriguer, en une source de sensations et d’émotions que personne, à part nous-mêmes, n’a le talent de transformer en une énergie de toute beauté, unique et magnifiée.