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Transformations

Dernière mise à jour : 23 mai

Elle le regarde sans intérêt, comme un vieux souvenir oublié qu’elle aurait dû enterrer sans plus se retourner, et elle lui dit qu’elle ne l’a jamais aimé. Les mots qu’elle prononce ainsi ne sont pas nouveaux, de l’ordre du banal et du classique, mais lui les reçoit en autant de coups de couteau qui lacèrent ses rêves et ses idéaux, les laissant éparpillés sur le sol, en lambeaux. Cette parole qu’elle a libérée, à la manière de fauves qui viendraient vous égorger, sans état d’âme, juste parce que c’est ce qu’ils ont toujours fait, ne la rend pas plus heureuse ou soulagée, juste confortée dans sa décision, avec l’évaluation d’une maîtresse de maison qui viendrait de faire le ménage du sol au plafond et se féliciterait du résultat, parce que cela lui a pris du temps d’en arriver là. L’absence d’émotion qu’elle se perçoit l’intrigue cependant et lui pose question, car elle ne pensait pas qu’elle en était à ce point là, de considérer cet homme ainsi qu’un objet dont elle doit à présent se débarrasser sans hésitation. Cela la surprend d’autant plus, qu’elle l’observe maintenant comme si elle ne l’avait jamais vu, le voit s’effondrer petit à petit, de l’intérieur, se recroqueviller et résister de se mettre à pleurer, avec le sentiment que rien ne pourra plus le ramener vers cette joie qu’elle lui donnait, en épouse dont il avait toujours rêvé et qui vient, d’une phrase, de l’annihiler.

Il s’efforce de ne pas bouger, oscillant entre l’effondrement et une colère qu’il sent monter, celle d’une trahison de tous les instants, lui qui n’a jamais triché et lui a offert, sa vie, son cœur, son corps entièrement, sans rien négocier, juste parce qu’il se sentait enfin vivant, heureux d’avoir rencontré celle avec laquelle il avait soudain envie d’exister, d’expérimenter, de vieillir et de s’autoriser la sérénité. En dépit de la douleur immense qui commence à se diffuser, comme si le sang se mettait d’un coup à couler de la plaie qui venait de lui être infligée, il ne voit qu’une solution pour ne pas souffrir autant, et il choisit d’embrasser cette fureur que se met à le faire bouillonner, en un guerrier enfin relâché de ce palais où il se ramollissait sous les plaisirs et la volupté. Il perçoit les vagues rouges et brûlantes qui déferlent et l’emportent dans un feu aux couleurs démentes ; elles l’envahissent et débordent dans une colère incandescente, le noyant presque entièrement, avant qu’il ne jaillisse de leur bouillonnement et ne les chevauche en chimères d’un autre temps. La voir ainsi devant lui, indifférente, intransigeante, ne fait que verser de l’huile sur ces flammes déjà surchauffées, au point de le faire fulminer.

Elle sent un frisson la traverser, de la tête aux pieds, avec une envie primale de se carapater. Le ciel est clair pourtant, et l’air doux à souhait, mais la sensation de ce courant glacée ne veut pas la quitter, en espèce de brume qui soudain l’entourerait et la réfrigérerait, l’isolant, l’immobilisant, la pétrifiant. La rassurante certitude d’avoir fait le bon choix est en train de filer d’entre ses poings, comme du sable que l’on voudrait saisir, mais qui se dissout dès que l’on serre les doigts. Un tremblement saisit ses mains, inconscient, incertain, en un signal que va déferler un danger prochain, inarrêtable, épouvantable, et qu’elle ne verra peut-être pas le lendemain, finissant à la une de journaux impubliables, tant leur contenu est peu ragoûtant et minable. Elle secoue la tête, se tend, hésite même à reculer, bien qu’il ne se soit rien passé, car lui est toujours immobile, trop tranquille, et que pas d’autres paroles que les siennes n’ont été prononcées, leur écho flottant encore entre eux, comme des barbelés. Il n’y a aucune raison qu’elle se mette à paniquer ; la situation est sous contrôle, car elle l’a décidé.


Le sourire qui se dévoile sur son visage n’a rien de familier, au contraire, il est vénéneux, carnassier, transformant son visage en un masque outrancier, faisant de lui un presque spectre qui se serait révélé bien avant la nuit tombée et n’entend pas attendre que le glas de minuit se mette à sonner. La nécessité de se mettre en action le taraude, l’étreint, mais il ne sait pas encore si ce sera pour parler ou serrer le poing, en une oscillation entre le mal et le bien. Cette sensation est nouvelle pour lui, comme si le jour avait cédé place à la nuit, en une fraction de seconde, renversant la face du monde et permettant à tout un peuple tapi dans l’ombre de s’émanciper et partir en chasse de toutes les proies qu’ils pourront trouver. Ces ondes de puissances désaxées fusent et viennent se fracasser sur les parois de son cœur pétrifié, en coups récurrents et malsains confirmant qu’à cette place, il n’y a plus rien, le vide, la tristesse et un mausolée pour ne plus jamais partager cet amour vain, après ce cataclysme qui vient de lui signifier la fin.


  • Pourquoi ne réponds-tu pas ?

  • Tu le sais déjà.


Il s’avance vers elle d’un pas lourd, le fixant sans ciller, sans détour. Elle recule aussitôt par instinct, mettant en avant ses mains, et s’apprêtant à crier, qu’on lui vienne en aide, n’importe qui, quelqu’un.


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Une petite voix se fait soudain entendre, venue de l’escalier : « Maman ? Papa ? Vous jouez à quoi ? »

Il écarquille les yeux, comme s’il venait de se réveiller.

Elle reprend son souffle, comme si elle venait de s’asphyxier.

La petite fille descend et se place entre eux, avant de sauter sur place et de s’écrier : « Je vous aime, tous les deux ! »

Lui s’agenouille et se met à pleurer.

Elle se baisse pour la caresser.


Un rayon de soleil entre alors dans la pièce, éclat de vie et d’énergie qui dissout l’atmosphère pesante jusqu’ici.

Il regarde sa fille et l’embrasse. Il s’approche de sa femme et l’enlace.

Elle sourit pour la première fois depuis des mois. Elle sent son cœur qui bat.

Ensemble, tous les trois, ils sentent que leur famille a changé, que leurs liens ont évolué. Il ne s’agit plus d’amour ni de haine, mais de se réinventer et de décider de quelle manière ils vont maintenant exister. Quand ils sortent ensuite dans le jardin, ils se tiennent la main, par plaisir, par désir, pour que la suite de l’histoire puisse s’écrire.