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Victoire

Le silence qui suit cette bataille résonne de manière décalée, comme si l’on regardait un clocher sonner, sans entendre le moindre carillon se propager. Après tous les tumultes et les outrages que l’on a dû traverser, il reste un aigre goût du carnage que l’on a affronté, qui nous fait grimacer, au beau milieu de cette bulle de calme inusité. Retrouver les sensations que l’on connaissait, d’équilibre joyeux et sucré, prend un temps plus long que l’on n’imaginait, à la façon d’un instrument qui doit se réaccorder après une infinie relégation dans un grenier.

Le soleil qui se lève nous éblouit par son intensité, après que nos yeux ont été plongés dans toute cette obscurité, ce marasme au sein duquel on pataugeait, empli des remugles de la tristesse et des regrets. Voir ainsi la lumière rayonner nous nourrit d’une joie intense qu’il est compliqué d’accepter, après toutes ces années de solitude et d’absence, au point d’oublier qui l’on était. Toutes ces couleurs, toute cette palette de tons mélangés nous donne le vertige au point de faire vaciller, nous obligeant à rester assis pour ne pas nous allonger et ne plus vouloir bouger.

La foule qui se presse nous surprend par sa variété, peuples et personnes venues du monde entier, en une progression qui ne paraît devoir plus jamais s’arrêter, défilant en processions dont le nombre dépasse tout ce que l’on pouvait imaginer, comme si le monde entier s’était donné rendez-vous pour nous retrouver, en un rassemblement improvisé, une fois la guerre et les loups éloignés. Les accueillir, les remercier nous plonge dans un embarras que l’on ne réussit pas à dissimuler, tant on se sent épuisé, dépenaillé et indigne d’être célébré, pitoyable chevalier qui ne comprend plus si sa victoire mérite cette célébrité.


De ce promontoire où l’on domine tout la parcours que l’on a traversé, bardé de pièges, de détours, de ravins et de forêts, il ne s’affiche plus qu’un paisible et doux chemin, comme si toutes les cartes avaient été redistribuées, que les chausse-trappes avaient été comblés, que les ennemis avaient été muselés, que les souvenirs avaient été enjolivés pour ne plus garder que ce qui nous a aidés à progresser. Constater que toutes ces expériences passées se sont ainsi transformées, rangées dans notre mémoire au rang du passé, nous offre la chance d’apprécier ce présent au sein duquel nous pouvons enfin nous poser.

D’observer tous ces regards qui nous scrutent avec curiosité, impatients de voir ce que nous allons inventer, nous plonge dans la plus profonde perplexité, cette fois que nous n’avons plus à combattre pour exister, mais à exprimer ce que l’on désire vraiment à pleine intensité, que ce soit de ne rien faire ou d’explorer. Se sentir soudain libre d’oser, sans plus de jugement ou de faute à redouter fait vibrer en nous une émotion que l’on avait oubliée, celle de la confiance retrouvée, où nos talents, nos envies, nos capacités ne sont plus des stigmates à cacher, mais des cadeaux à partager.

De comprendre qu’il n’est plus question d’attendre le prochain adversaire qui va débouler, de s’offrir le luxe de choisir ce que l’on souhaite se proposer nous enlève un poids si énorme qu’il nous faut reconnaître que l’on se torturait, à se crisper ainsi et se recroqueviller sous le fardeau de que l’on nous imposait, au lieu de l’envoyer valdinguer et de le renvoyer d’où il venait, en un boomerang justifié, tant le travail phénoménal que l’on a réalisé mérité au contraire, non plus que l’on nous charge encore la barque, mais que l’on soit acclamé.


Victoire - www.laurenthellot.fr

Lesté de ces boucliers et de ses armes, l’on se rend compte que l’on ne pouvait presque plus bouger, sclérosé corps, esprit et âme face à une telle adversité, sous les vagues de haine et de rage qui déferlaient sans arrêt. À force d’être bardé de cette carapace qui nous protégeait autant qu’elle nous étouffait, l’on avait oublié le sentiment de puissance et de vitalité qui était le nôtre depuis notre naissance, et qui nous maintenait debout en dépit de toute cette violence, mais que le temps épuisait, faute de ressource, faute de patience, nous privant de cette régénérescence inhérente à notre personnalité.

Débarrassé de toute cette pestilence, l’on peut enfin sentir les parfums que les fumées et les poussières étouffaient, nous empêchant de percevoir toutes les richesses à notre portée, comme si nous devions rester en pénitence, juste parce que l’on avait choisi de se tenir sur nos deux pieds, au lieu de nous incliner devant la suffisance et la médiocrité, en une pitoyable révérence qu’ils sont pourtant nombreux à avoir endossée, préférant l’humiliation à la décence et à la fierté, en une abdication de toute valeur et de toute singularité, interchangeables petits soldats qui finiront oubliés.

Debout, droit et redressé, l’on réalise à quel point on était blessé, à prendre des coups de toutes parts sans arrêt, mais sans pourtant renoncer à ce droit vital et primordial, celui d’assumer notre identité. Enfin délivré de ces artefacts qui nous pesaient, enfin libéré de ces attaques qui nous épuisaient, on peut prendre soin de ce corps, de cette tête qui n’avaient plus que la survie en mode automatisé, incapables de plus définir les limites au-delà desquelles il n’était pas acceptable d’aller, tant toutes les barrières avaient explosé pour laisser l’enfer s’inviter dans notre quotidien, sans arrêt.


Au cœur de ce nouvel espace qui n’a pourtant pas changé, comme si toutes les menaces s’étaient transformées en anges venus nous accompagner, guerriers multiples qui auraient été transfigurés pour nous aider au lieu de nous broyer, il flotte comme une sensation d’éternité, où tous les cris, les hurlements, les pleurs composeraient soudain une musique emplie de douceur et de bienfaits, en un baume pour nous soigner, nous guérir de toutes ces plaies que l’on n’arrivait plus à juguler, dans une émotion si vive, si belle qu’elle nous invite à nous remercier de ne jamais avoir renoncé.

Au centre de ce monde prêt à nous sublimer, au milieu de cette ronde où l’on nous invite à danser, il n’est plus possible de prétendre que l’on n’a pas changé, même si l’on n’est plus cet enfant tendre qui a dû se protéger. La succession des années, l’écoulement des printemps, des automnes, des hivers, des étés ont marqué de leurs empreintes la page blanche que l’on était, pour y imprimer des formules que l’on ignorait, sorts, malédictions ou talismans que l’on gardait sans comprendre ni leur sens ni leur finalité ; mais aujourd’hui, l’on est enfin le magicien qui va les métamorphoser.

Sidéré d’être encore vivant après toutes ces épreuves traversées, l’on s’écoute et l’on comprend combien nous étions ignorants de ce qui se jouait, ni punition ni sanction, mais pure initiation, à la hauteur de nos ambitions, d’être cet être de lumière et non ce démon, pour prendre notre place pleine et entière sur cette Terre, au sommet et non dans les bas-fonds. Il ne s’agit cependant pas de crier victoire et de tout écraser, mais de s’autoriser de se saluer et se remercier de ne pas avoir failli ni abdiqué face à ces écrasantes responsabilités, et enfin pouvoir se dire :

« Je suis à la hauteur de mes capacités »