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Apaisement


Apaisement - www.laurenthellot.fr

L'onde ne semble pas disposée à se ralentir, se diffusant de tous les côtés, à présent que le galet l'a heurtée. Les cercles concentriques par lesquels elle rayonne ne font que s'amplifier et se démultiplier, causant chaos et diffraction à la surface de l'eau.

Le gamin qui a lancé l'objet rit, lui, de toutes ses dents, comme s'il venait d'inventer le vent, en démiurge soudain tout puissant. La portée de son acte dépasse tout ce qu'il a pu imaginer, renvoyant des échos et des clapots dans toutes les directions, avec lui en la cause de cette disruption. De ce qui était jusque-là calme et sérénité, il ne demeure plus que désordre et incongruité par son geste inconsidéré.

De la rive où ils sont vautrés, les parents du rejeton ne paraissent pas du tout concernés par les jets de pierre de leur bambin en liberté. Qui le nez dans un magasine, qui en train de chercher son smartphone dans les poches de son jean, que leur enfant ruine le fragile équilibre de la mare auprès de laquelle ils se sont posés pour un après-midi tranquille demeure bien le cadet de leur souci, après la semaine qu'ils ont traversée, entre travail à la chaîne et embouteillage carabiné. Aujourd'hui est le moment qu'ils s'octroient pour ne plus se soucier, ni de leur vie ni de leurs émois, perdus dans d'étranges paradis qu'ils parcourent de leurs dix doigts, à portée de rêve et d'irréalité, pour peu qu'ils n'aient pas besoin de se réveiller.

Le gamin qui est ainsi de facto abandonné à lui-même et à ses idées entend bien profiter de cette liberté qui lui est octroyée, enfin en capacité de diriger le monde qu'il va explorer, maître de tout ce qui passera à la ronde à sa portée. Il ne s'agit cependant pas pour lui de se limiter à lire ou méditer, mais au contraire de faire tout ce qui ne lui était pas encore autorisé, de l'arrachage de branches au jet de déchets, en passant par des hurlements désordonnés. Il faut dire que le lieu où lui et ses parents se sont posés, cette mare à l'orée d'une forêt, semble propice à ce genre d'activités débridées, où pas une âme qui vive ne daigne se manifester, ne laissant que la nature face aux lubies de ce gosse mal éduqué, et de l'indigence de ses géniteurs qui ne lui offrent comme interaction que leurs dos tournés.

L'hystérie désordonnée a cependant des limites que l'enfant est en train d'expérimenter, commençant à se lasser de jouer au petit monstre dans un environnement qui ne lui renvoie pas la moindre marque d'intérêt. Il a beau s'agiter et s’époumoner, rien de notable ne vient se manifester ; pas le moindre envol d'oiseau, pas la plus petite protestation qu’il n'est pas gentil et pas beau : le calme plat pour tout alter ego. Et ce silence étouffant n'est pas du tout ce dont avait envie l'enfant, prêt à en découdre avec le feu et le foudre, en dieu du tonnerre et de la destruction, en maître de l'univers et des mondes en fusion. Sauf que ce qui lui est proposé est le calme d'une mare et les bruissements d'une forêt, en invitation à se laisser aller.

Une libellule vole soudain devant le petit garçon et entreprend d'essayer de se poser sur son nez, en impudente visiteuse qui manque de le faire éternuer. D'un geste surpris, l'enfant l’éloigne et contemple l'insecte s’évanouir en zigzags dans les méandres de roseaux et d'herbes tendres. Désireux cependant de ne pas en rester là, et motivé à lui montrer qui est le roi, l'enfant la suit de ce pas, plongeant lui aussi dans les broussailles, au mépris du danger de la bataille, dans ce terrain de jeu qu'il vient de découvrir et qui a encore plein de choses à lui dire. Écartant les branches et les feuilles, il se lance dans cette poursuite seul, sans aucune pensée pour ses parents qui l'ont de toute façon oublié, avec pour unique objectif de retrouver ladite libellule, où qu'elle se niche.

Après un bref moment de quête qui a ressemblé à l'assaut d'une nouvelle planète, le gamin doit se rendre à l'évidence : la libellule ne lui a laissé aucune chance, tant les futaies et la végétation sont denses, au point qu'il est à présent incapable de retrouver d'où il venait. Cet état de fait n'est cependant pas corollaire d'une panique qui pourrait monter, mais au contraire d'un étonnant sentiment d'avoir réussi à s'émanciper, en conquistador qui traverserait les forêts infestées de dangers. Il faut dire qu'il vient quand même juste de croiser un lézard et une araignée ! Pour ce qui est de la suite de son périple cependant, l'enfant n'est pas convaincu de ce qu'il espère vraiment, en complète incapacité d'inventer par lui-même ce qu'il pourrait faire exister ; le voici ainsi perdu, non pas dans la nature, mais dans ses velléités, doutant de lui et de ses possibilités, au point de s'asseoir par terre sans plus ambitionner ni une direction ni même une idée.

Alors que l'enfant ne bouge plus, un peu étonné de ne plus savoir quoi oser, un bruissement dans un arbre proche le fait se retourner à la recherche de l'impudent ou de l'animal féroce qui pourrait se présenter. D'un premier abord, il ne distingue rien de plus qu'une tache de couleur qui paraît déteindre entre les feuilles et les fleurs, une sorte de silhouette bizarre et fluette qui lui fait se gratter la tête. Il lui faut d'ailleurs un certain temps pour se convaincre qu'il y a bien là quelque chose, vraiment, et non pas le fruit de son imagination avide d’événements. Et puis apparaissent une paire d'ailes, un minois souriant et aussi quelques étincelles, le tout le faisant s'exclamer vivement : « Une fée ! »


Quand au bout de quelques heures, les parents se sont rappelé qu'il avait un rejeton, ils ont assez rapidement hésité entre la panique et la confusion, faute de l'apercevoir dans une quelconque direction. Il leur a d'ailleurs fallu s'époumoner et courir de tous côtés pour finir par le retrouver au fond des fourrés, avec les yeux encore embrumés de la sieste de laquelle il venait de s'éveiller. Le temps de vérifier son état et sa bonne santé, ils se sont ensuite empressés de le serrer, tout en se retenant de le sermonner, tout aussi responsables que lui de cette peur de leur vie. Et tandis que tous les trois reprennent la direction de leur maison, l'enfant ne peut plus se retenir de partager ce qu'il a rencontré :

« Papa, maman, vous saviez que la forêt était pleine de secrets ? Et le plus fou, c'est qu'ils sont pas du tout cachés ! Il y a même une fée qui m'a dit qu'elle me trouvait joli ! »

Sans se soucier de ses parents qui lèvent les yeux au ciel, le garçon se retourne une dernière fois, juste à temps pour apercevoir une pluie d'étincelles briller dans le sous-bois, certain maintenant qu'il a trouvé l'exact endroit où s'apaiser, s'il le doit : au cœur du merveilleux qu'il sait être là.

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