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Au fond

Dernière mise à jour : 14 mai 2023


Au fond - www.laurenhellot.fr

Où que l'on regarde, il n'est que pierres, humidité et algues, avec ces eaux suintant le long des parois de ce puits géant. Y tomber n'a pas été la plus grande des surprises ; réaliser en revanche qu'il n'y a aucun moyen de remonter ces parois grises, de là vient l'angoisse dont le hurlement s'aiguise. Quelle que soit la direction vers laquelle on se tourne en perdition, obstacles, pièges et limitations ne constituent que le seul horizon, comme si cette chute devait constituer le point de départ d'une vie en prison.

Une confirmation vers le bas nous montre que l'on a les pieds dans la vase qui stagne là, cadeau gluant qui a amorti notre chute, mais environnement déplaisant qui nous rebute. Chaque pas que l'on s'efforce d'extirper de cette plateforme pesante donne l'impression que l'on va y laisser un pied, aspiré par l'étreinte de ce sol embourbé. Il n'est de toute façon pas très utile de s'agiter, tant l’espace qui nous a dévolu ressemble à l’intérieur d'un réfrigérateur fermé. Il devient ainsi de plus en plus inconfortable de prendre conscience que l'on est bel et bien piégé.

Lever les yeux vers cette lumière que l'on aperçoit un peu et cette issue que l'on appelle de nos vœux ne sert qu'à renforcer ce sentiment de désespoir honteux, d'en être réduit à devoir appeler à l'aide car, pour la première fois, il n'est pas de solution à laquelle on n'ait accès si l'on n'est pas deux. La question qui se pose de là où l'on stagne devient alors lancinante, oppressante : celle de savoir de quelle manière l'on va pouvoir appeler cette main secourante, dans ce trou, sans issue du tout, dans une situation que l'on n'avait pas imaginé se matérialiser au cœur de notre évolution.

Face à ce constat effarant, il n'est pas possible de retenir notre esprit hurlant, à la recherche de toutes les explications possibles qui ont conduit à cette impasse risible. Tout ce temps et toute cette énergie pour finir coincé dans ce puits... L’absurdité de tout ce que l'on a fait, de tout ce que l'on a projeté, de tout ce que l'on a espéré explose sur les parois de ce trou où l'on a sombré, renvoyant des cris de désespoir de tous côtés, comme si nos ambitions venaient de se fracasser sur une injustice sans nom, le symbole de tout ce à quoi l'on a avait échappé : la confrontation d'avec qui l'on est.

L'inventaire de ce chemin qui nous a fait sombrer dans cet enfer n'expose pourtant pas à un constat délétère, au vu de toute l'énergie que l'on a déployée pour créer son petit paradis sur Terre. Se retrouver ainsi coincé ne rend que plus violent ce sentiment d'une punition que l'on n'a pas méritée, comme si les sanctions n'étaient dévolues qu'à ceux qui osent explorer. La nécessité d'un coupable à cette marche du monde insensée n'a pas lieu de nous retomber sur le râble, pour la simple raison que l'on s'est contenté de vouloir le meilleur de ce qui se proposait.

À cet instant cependant, les richesses, les élans, les envies que l'on portait s'enfoncent peu à peu dans le marasme glauque de l'endroit à l'on s'est fait piégé, petit animal imprudent qui n'examinait pas assez où il mettait les pieds. Ce n'est pas faute d'avoir pris les moyens et le temps de planifier ce vers quoi on allait, mais tous ces stratagèmes semblent n'avoir eu aucun effet, à part ne rendre que plus humiliant cet incident qui est arrivé. Parcourir de nouveau toutes les destinations explorées, les obstacles surmontés, les dangers évités ne conduit qu'à faire monter une rage incontrôlée, de celle qui ne mène à rien, à part pleurer.

De cet inventaire consternant, il ne reste rien à garder maintenant, si ce n'est pour faire durer une torture dont les coups sont lancinants, vagues de douleurs qui fulgurent et n'aboutissent qu'à l'épuisement. L'incrédulité et la colère passées, il ne demeure plus que le silence et la solitude dans cet endroit qui se referme telle une nasse serrée. Se sentir ainsi limité après avoir goûté à la griserie de ce que l'on considérait comme la liberté rend encore plus violente l'impression d'avoir été manipulé par un démiurge dément qui nous aurait choisis pour s'acharner.

Quels que soient les subterfuges que l'on s'imagine créer, les sorties de secours auxquelles on n'aurait pas pensé, les solutions que l'on ne cesse de chercher, toutes ces cogitations ne conduisent qu'à plus de frustration et de lamentation mélangées, tant rien de tout ce que l'on explore de manière désespérée ne propose la moindre issue, la plus petite possibilité que s'ouvre une porte de sortie inattendue dans cette solitude au sein de laquelle on ne cesse de patauger. Il en vient un point où l'idée même de continuer à lutter prend des proportions insupportables devant tout ce que l'on réalise devoir abandonner.

Alors on se parle, on s'encourage, on se critique ; on se révèle, on se débine, on se trafique ; on se leurre, on se rassure, on se fait peur ; on rit, on se tait, on pleure. Toutes les émotions nous traversent comme du beurre, tant est insoutenable le fait de ne plus pouvoir bouger, de devenir cet animal perdu et coincé dans un univers qui est déjà en train de l'oublier. L'idée même qu'il puisse se propose enfin une issue est en train de se dissoudre, hors de notre volonté, hors de notre vue, avec l'évidence que, bientôt, on ne sera plus qu'une vague réminiscence dans un monde éperdu. Aucune tristesse ne se fait jour, à la place un soulagement de ne plus courir tout le jour après ce que l'on s'était persuadé être un bonheur parfait, alors qu'il ne s'agissait que de se distraire de qui l'on était. Cette immobilité forcée, cet isolement imposé a eu moins eu le mérite de nous obliger de considérer cette vérité : tous les plaisirs de la planète ne nous aideront pas à devenir qui l'on peut être.

Et c'est à cet instant qu'est jetée une échelle de corde à nos pieds, improbable, idéale et disponible sans difficulté. Il n'est que de s'en saisir pour remonter dans la minute, avec une confondante facilité. Personne n'est là pour nous accueillir, pas un mot n'est prononcé ; et pourtant, tout est différent, tout a changé, à commencer par nous en premier. Il n'est plus cette urgence de devoir conquérir tout ce qui apparaît, ce besoin de galoper sans arrêt, cette nécessité de brasser pour exister ; il ne demeure que notre esprit en paix, notre corps revivifié, sous le soleil généreux et l'air léger. Et tandis que nous sentons l'herbe sous nos pieds, nous viennent ces mots en vérité :


« Je me suis enfin libéré de la prison que j'avais moi-même édifiée ».


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