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Balancement

Cette hésitation entre le haut et le bas, ce qui s’équilibre et ce qui ne va pas, ce sentiment de vide et cette imparfaite joie, elle demeure, elle ne bouge pas, elle ne s’éloigne pas. Comme un gardien qui surveille tout ce que l’on s’essaye d’expérimenter, elle balance sans discontinuer, métronome imperturbable qui rythme nos pensées.

La vie n’est pourtant ni triste ni gaie, mélange de banalité et de sécurité, fragile quotidien qui menace à tout instant de s’effondrer dans l’échec et la déroute des ambitions que l’on avait posées, prétentieux que l’on était de croire que le meilleur pouvait nous être donné et se retrouvant à lutter pour ne pas perdre le peu que l’on a grappillé.

Le vertige de ce mouvement perpétuel, entre la terre et le ciel, ne permet pas de choisir s’il faut s’enfuir ou déployer ses ailes, comme si l’on allait mourir sans savoir si l’on va retrouver l’enfer ou le ciel dans ce qui va survenir, perspective de damnation éternelle ou de délicieux souvenirs.

Ce pas de deux entre les extrêmes et le milieu, ce qui nous gêne et nous convient le mieux n’offre pas la possibilité d’un apaisement mérité, en une guerre qui semble devoir ne jamais s’arrêter, confrontation sempiternelle avec ces démons qui ne nous ont jamais vraiment quittés, compagnons envahissants que nous peinons à garder éloignés.

Cette danse continuelle où nous manquons de trébucher, à chaque pas, à chaque lacet, ne permet qu’un répit bref et ponctuel dans un marathon que nous n’avions pas envisagé, celui où notre existence se transforme en parcours insensé, sans plus de direction ni de guide pour nous aider.

L’absence de sérénité, cette inaccessible plénitude espérée, rend chaque jour de plus en plus décalé, avec le sensation que des vautours nous surveille sans discontinuer, attendant que l’on tombe pour se repaître du festin annoncé, l’échec de nos rêves que la poussière finira d’avaler.

Les échos de ces autres qui avancent nous reviennent de tous côtés, bienheureux de leurs existences qui ne paraissent pas les déranger, dans un kaléidoscope qui nous renvoie à notre médiocrité, incapables que nous sommes de même mimiquer ces plaisirs auxquels ils ont tous accès.

La voie que nous avions choisie n’était pas la plus simple, il est vrai, mais l’ampleur du déferlement qui a manqué de nous submerger nous laisse encore pantelants, aussi désorientés qu’un nouveau-né, perdus dans le froid et la solitude de cet accouchement qui finit par ressembler à un cauchemar éveillé.

La situation d’aujourd’hui n’est pas celle que nous avons imaginée, où nous nous retrouvons blessés et groggy au moment où l’on devrait déployer les trésors que nous avions espérés, chimères de souffle et d’or qui semble perdues à jamais, ricanant de notre confiance aveugle en notre destinée.

La marche du monde n’est pas différente pourtant, à la manière d’une exploration de catacombes dont la sortie n’a rien d’évident, vers une lumière lointaine et mystérieuse au demeurant, elle ne paraît souvent plus qu’un mythe dont la quête nous entraîne, nous poussant à aller toujours de l’avant.

L’exploration qui était promise confine à présent à l’inénarrable surprise, renouvellement permanent qui nous contraint de ne jamais poser nos valises dans ce changement insistant qui nous épuise. La quête d’apprentissage qui nous était annoncée prend la forme improbable d’une mise à l’épreuve insensée.

Le chemin que nous avons parcouru ne nous a conduits qu’à sillonner des villes et des rues dans une progression n’aboutissant qu’à des déconvenues, labyrinthe de virages et de rencontres aussitôt disparues, souvenirs fugaces dans lesquels on ne se reconnaît plus, comme si notre regard dans la glace voulait oublier ce qu’il a vu.

Entre déception et déchéance, cette oscillation nous laisse dépourvus, centre déséquilibré qui n’assure plus le point de repère qu’il était censé stabiliser, comme si les valeurs et les certitudes s’étaient désarticulées pour ne plus ressembler qu’à des pantins sans intérêt, usées, inutiles, dépassées.

Aucune issue ne paraît se proposer, dans un complet et total abandon de notre volonté. Quoi que l’on décide d’entreprendre, de raisonnable ou d’inusité, le résultat n’est que le retour au point de départ que l’on vient à peine de quitter, en une course dans un entonnoir qui nous laisse laminés.

La consécration après laquelle on courait ne semble pas prête de nous considérer, presque moqueuse et narquoise de nos efforts perpétués, se jetant dans les bras de tous ceux à portée, du moment qu’elle se trouve loin de notre propre voie, nous regardant patauger dans le doute et le désarroi de son irrespect.

Balancement - https://www.laurenthellot.fr/

Les ressources à disposition s’épuisent et se fanent, quelles que soient les décisions, de ne plus bouger ou de gravir une montagne, comme si l’on se retrouvait pieds et points liés d’avoir ainsi rêvé à plus grand que ce que l’on était, sorte de boomerang qui nous renvoie à notre incapacité de tenir le rang que l’on s’imaginait mériter.

Les liens tissés ont bien du mal à résister à la pression que le vide qui se crée développe jusqu’à la distorsion, comme si la somme des obstacles et des tensions édifiait peu à peu une impénétrable prison, citadelle imprenable issue des tréfonds de nos obsessions à afficher nos relations.

L’évidence qui se manifeste du sol aux nues est notre pathétique impuissance à sortir de ce maquis confus, comme si notre conscience n’en pouvait plus, que toute résistance était sans issue, que la persévérance ne pouvait que rajouter des arguments obtus, que la déliquescence devenait bienvenue.

De puissant sachant, nous sommes relégués à pitoyable mendiant.

De roi conquérant, nous nous transformons en mendiant errant.

De héros inspirant, nous passons vaincu insignifiant.

Les espoirs que nous portions se sont mués en désillusions.

Les psaumes que nous clamions sont devenus des oraisons.

Les louanges que nous tissions, des condoléances à foison.

Il ne s’agit pas d’une leçon ni d’une sanction, mais la juste perfection, d’un basculement qui ne peut se faire que dans la transformation, totale, intégrale de nos préformatées conceptions du monde, de sa finalité et de ses révélations, bien au-delà de ce que nous aurions pu imaginer sans cette bifurcation, dans ce qui n’est pas un échec, mais une transmutation, parce que nous avons exactement suivi à la lettre notre intuition, cachée et enfouie peut-être sous l’agitation de notre petite tête, farcie de cogitations, mais lumineuse et parfaite, parce qu’à la manœuvre pour aboutir à cette impulsion, cette insoupçonnée énergie qui sommeillait tout au fond, oubliée et omise, alors qu’elle est la clé de notre révolution, celle qui nous offre un nouveau point de départ, riche de toutes nos expérimentations, non plus comme un gamin braillard, mais comme un sage à l’incommensurable érudition, de celle qui ne s’acquière qu’à l’aune de nos émotions, intenses et vivantes, celles qui dépassent la raison pour toucher à notre essence,

notre âme en pleine jubilation.