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De l'allant !

Dernière mise à jour : 11 juin 2023


De l'allant - www.laurenthellot.fr

Tel que la route se présente, elle n'offre plus de montée ni de pente, juste une planéité parfaite pour progresser sans se prendre la tête, alors à quoi sert que l'on s'inquiète ?

Penché sur le carburateur de son moteur, le chauffeur a beau essayer de se convaincre qu'il n'a pas à s'en faire, il ne peut s'empêcher d'admettre que la fumée qui s'est échappée lors des derniers kilomètres n'a pas l'air de conforter l'idée que le reste du voyage sera une fête. Il sait que le diagnostic de la situation est plus que problématique, et qu'à moins de posséder des pouvoirs magiques, il n'est pas prêt de remettre en marche cette mécanique. Qu'il le veuille ou non, il va devoir changer d'option et ne plus compter sur son engin à propulsion, ce qui n'est pas pour arranger son planning et l'ensemble de ses obligations.

Refermant le capot, le chauffeur contemple son véhicule de bas en haut et le salut, se confortant dans l'idée qu'il ne le reverra pas de sitôt. Prenant son téléphone, il appelle la dépanneuse, lui indique sa position, donne ses instructions et, l'appel terminé, décide d'un trait de continuer à pied. Il le sait, la sagesse et son corollaire de bonnes idées lui serinent d'attendre avec patience que la cavalerie vienne le retrouver, mais à ce stade de la journée, il en marre de ne faire que lutter contre les aléas, les rendez-vous manqués et tout ce qui semble prêt à lui mettre des bâtons dans les roues depuis qu'il s'est levé. Un petit peu de marche lui fera donc le plus grand bien, d'autant plus qu'il connaît le coin. Il n'y a ainsi pas de raison de bouder son plaisir d'une balade pour se divertir.

Avant de fermer la voiture à clé, le chauffeur prend quelques affaires, vérifie qu'il n'a rien oublié et se prépare à sa randonnée improvisée. Un coup d'oeil à ses pieds lui confirme que ses chaussures tiendront le choc et sont à la hauteur de ce qu'il vient d'envisager. Ce n'est pas comme s'il partait à l'assaut de cimes enneigées et, de plus, le temps paraît idéal pour se balader, avec sa brise légère et ce soleil printanier.

Un coup d’œil à droite, un regard à gauche, le chauffeur se met en marche sans hésiter, très heureux finalement de ce qu'il vient d'improviser. Cela fait un certain temps d'ailleurs qu'il n'a pas privilégié ses pieds pour se déplacer, et cela lui fera le plus grand bien de s'aérer.

Si la route qu'il commence à emprunter n'est pas exactement ce que l'on pourrait appeler un chemin de grande randonnée, elle ne constitue pas non plus une quatre voies où il jouerait sa vie à l'emprunter. Il sait cependant qu'un peu plus loin, il pourra bifurquer et rattraper un sentier plus calme et approprié.

Assez vite, le chauffeur cale son rythme, au point de retrouver des sensations qu'il avait oubliées, depuis que son quotidien se passe protégé par une vitre, celle du pare-brise derrière lequel il s'abrite. Le martèlement des pas sur le sol, les odeurs qui brassent et qui s'envolent, ses pensées qui lâchent et caracolent : d'un coup, tout cela lui rappelle combien il avait oublié de se sentir vivant depuis tout ce temps ; sa respiration au départ tendue, se relâche et s'amplifie comme s'il redécouvrait ce qu'il avait toujours su, que son corps et lui ne communiquaient plus. Cette reconnexion à ces sensations ne le fera pas aller plus vite dans la bonne direction, mais elle permet au moins de le conforter dans le fait qu'il n'est pas encore trop rouillé. Le trajet complet qu'il s'apprête à accomplir ne constituera certes pas un record personnalisé, mais lui donnera sans nul doute l'envie de recommencer, du moins s'il ne met pas cette possibilité au fin fond de la liste de ses bonnes résolutions.

La panne qui vient de survenir n'était pas habituelle, pas de celle induite par une légèreté qui interpelle, mais bien inattendue, avec des conséquences qui ne seront pas du tout celles qui auraient pu être prévues. Pour le chauffeur, il ne fait pas de doute que cette aventure le conduit vers une possibilité qu'il n'avait pas vue, lui qui est toujours si occupé à courir de tous côtés. Il en a connu des imprévus, à y bien réfléchir, avec une propension à s'en sortir du mieux qu'il a pu, avec professionnalisme dans son métier, avec réalisme dans sa vie privée ; mais il ne s'est jamais senti pris au dépourvu, frustré ou perdu, confiant dans sa capacité à rebondir, à se débrouiller, quel que soit le problème qui lui est proposé. Il ne fait pas de son existence un combat de chaque jour, avec une propension à trouver sans détour ce qui va l'aider à avancer, sans gloriole, sans prétention folle, juste ce qu'il faut pour que son avenir décolle.

Pour le moment, le voilà sur un sentier qui le conduit vers la ville qu'il vient de quitter, avec l'espoir de ne presque pas être en retard avec le rendez-vous qui était fixé. Non pas qu'il ne puisse pas le décaler, mais il se fait un point d'honneur à encore l'honorer, avec une belle aventure à raconter. Après un coup d’œil à sa montre, il se rassure d'ailleurs sur le fait qu'il a pris un bon rythme et qu'il convient de le garder, déjà en train de se projeter dans l'heure qui suit, avec toutes les obligations qu'il lui reste à honorer, juste au moment où il se prend les pieds dans des racines emmêlées, au point de basculer sur le côté et de dévaler de tout son long la pente qu'il longeait.

Lorsqu'enfin cesse son roulé-boulé, le chauffeur ne se souvient plus trop de qui il est, les yeux dans le vague, les vêtements couverts de terre et de sable, assis sur son fessier, sonné et incapable de bouger. Le temps qui s'écoule paraît alors ne plus importer, comme si les aiguilles avaient cessé de tourner. Les trilles d'un oiseau, un nuage qui passe bien haut, le souffle du vent dans les roseaux ; le chauffeur réalise soudain qu'il est au bord d'un ruisseau et qu'il s'en est fallu de peu qu'il finisse dans l'eau. Les rayons du soleil jouent avec les éclaboussures sur les rochers, les ombres des arbres dessinent des figures fantasmagoriques sur les fourrés ; est-ce une vision, ou le chauffeur vient-il d'apercevoir une ombre bouger ?

Se relevant avec prudence, il reprend sa pleine conscience et scrute l'endroit où il a cru apercevoir un truc là-bas. De fait, un craquement résonne et une branche s'agite pesamment, pour laisser apparaître... un loup blanc !

Surpris autant qu'effrayé, le chauffeur se met aussitôt à reculer, même si sa raison lui hurle que cette vision ne peut en aucun cas se rattacher à la réalité.

Ces gesticulations ne perturbent en rien l'animal, qui continue alors d'avancer. Le voilà qui saute par-dessus le ruisseau d'un bond léger, et se pose à quelques mètres du chauffeur tétanisé. Tout à son émoi, ce dernier n'a d'ailleurs même pas réalisé que le fauve tient dans sa gueule un objet, et avant même qu'il puisse le remarquer, le loup le laisse tomber, avant de repartir aussi vite qu'il s'est manifesté.

Il est besoin de longues minutes pour que le chauffeur voie sa respiration s'apaiser et, pour se rassurer, passe sa main dans ses cheveux hirsutes ; mais c'est par l'éclat qui s'en vient le titiller qu'il repère l'objet abandonné, au point de s'en approcher pour l'examiner.

Une pièce d'or, avec ces mots incrustés :« L'homme n'est libre que s'il le sait »

Une déflagration silencieuse perce l'esprit du chauffeur, pour qui n'importe d'un coup plus le temps ni l'heure. Le voilà qui s'assied de nouveau, les yeux perdus dans les remous du ruisseau. La panne n'était que la proposition, la chute, l'injonction et la rencontre, la révélation.

Se relevant d'un bond, le chauffeur sait à présent qu'elle doit être sa direction : non plus celle de sa volonté, mais de son intuition ; et tandis qu'il repart le cœur léger, un hululement monte des fourrés pour le saluer.

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