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Fin de semaine

Dernière mise à jour : 17 sept. 2023


Fin de semaine - www.laurenthellot.fr

Les jours se sont écoulés, mornes et renouvelés, succession de stupéfaction et de lassitude mélangées. Travailler n'est pourtant pas ce qui devrait constituer une telle hébétude, au point de douter de sens de sa vie et de la trouver absurde. Si le choix du poste et de l'entreprise se sont posés après une sélection que l'expérience et l'exigence aiguisent, comment se fait-il que chaque jour présente maintenant une couleur aussi grise, mélange d'ennui et d'emprise ?

La tête posée dans les bras, face aux images kaléidoscopique de l'écran plat, le jeune homme se demande bien ce qu'il fait encore là ; non pas qu'il ne soit pas en capacité de trouver un autre emploi et de démissionner, mais au point de réaliser combien il lui a fallu à peine trois années pour se sentir l'envie et le besoin de tout recommencer. S'il en est déjà à ce ressenti, il ne comprend pas de quelle manière, s'il se lance dans un nouveau projet, cela ne va pas aussitôt de nouveau se manifester. Il n'avait pas prévu que son plan de carrière se fracasse sur le répétition d'un ennui caractérisé, où tout ce qu'on lui propose ne ressemble qu'à la copie conforme de ce qu'il vient juste d'expérimenter.

Se redressant sur sa chaise, le jeune homme se penche de côté, afin de jeter un coup d'oeil furtif à ces collègues qu'il admire autant qu'il le laisse interloqué ; de l'un qui ne se pose aucune question, ayant rayé le mot « ambition » de ses cogitations, à l'autre qui se donne à fond, persuadé de recevoir en retour une gratification, ou à ce troisième qui a choisi de passer la majorité de ses journées à contempler le plafond, chacun d'eux paraît avoir trouvé un semblant de solution pour prétendre avancer dans une direction, tout en étant le cul sur cette chaise vissée au sol en béton. À les contempler tous, le jeune homme se demande s'il ne provient pas d'une autre dimension, de celle où le sens de l'existence se devrait d'être une zeste plus profond, non pas en se découvrant une mission, mais à tout le moins en jubilant de ses pensées et de ses actions.

Reprenant avec résignation le remplissage d'un tableau informatique avec une foultitude d'options, le jeune homme se demande combien de temps il va mettre avant de perdre la raison, de devenir ce vieux ronchon qui ne trouve plus aucune satisfaction, ni à son travail ni dans sa maison, au point de ne plus constituer qu'un bipède moribond dont les actions n'ont aucune importance, qu'elles qu'en soient les raisons, en une terrifiante et abêtissante répétition. Il ne s'agit pas pour lui de nier le droit à qui veut de choisir de vivre sa vie dans une prison, aussi dorée soit-elle, avec le plafond comme seul horizon, mais il devient de plus en plus clair qu'en ce qui le concerne, s'il continue dans cette direction, il va fondre un boulon. La question qui s'impose à lui est aujourd’hui de savoir s'il a le courage d'assumer cette conclusion : il ne peut plus continuer dans cette cage, sans finir de risquer de mordre ou d'avoir la rage ; et dans ce cas, que compte-t-il faire pour ne pas que cela se termine en naufrage ?

Décidant de se lever de sa chaise, le jeune homme se rend à la machine à café, dans l'espoir de se changer les idées avec l'odeur de ce breuvage familier ou une conversation inusitée. Mettant une pièce dans l'appareil, il réalise qu'il a omis d'ajouter un gobelet et que tout le liquide se déverse et disparaît. Il ne sait pas s'il doit prendre le fait que les autres personnes présentes n'ont pas rien remarqué comme une bonne nouvelle, ou si le sentiment de solitude qui en découle ne va pas l'inciter à vouloir se jeter dans une poubelle. Somme toute, ceux qui sont là n'ont pas daigné lever le nez de leur portable, et s'il avait décidé de se mettre à poil en dansant la lambada, il est convaincu que cela ne les aurait pas dérangés plus que cela.

Conscient que cette journée ne lui donnera décidément pas ce qui l'apaisera, le jeune homme retourne à son poste, mais se met aussitôt à pianoter sur le bureau de ses dix doigts, à un rythme qui le rendra fou s'il continue comme cela. Quoi qu'il tente à cet instant-là, il n'est renvoyé qu'à sa propre limitation, qu'à sa perpétuelle confusion, qu'à sa sempiternelle frustration. Il ne se sent pourtant pas l'âme d'un rebelle ni prêt à engendrer une révolution. Il a juste besoin d'un sens, d'une direction, voire d'un minimum d'excitation pour cesser de se sentir dans un puits sans fond, entouré de personnes qui vont finir par se demander s'il n'a pas perdu la raison. Il devient cependant de plus en plus clair qu'il lui faut trouver une solution, afin que son avenir s'éclaire et qu'il ne sombre pas dans la désolation.

Ouvrant une nouvelle fenêtre sur son ordinateur, le jeune homme tape des mots, basiques, bateau : amour, bonheur, joie, idéal, n'importe quoi qui lui montre la voie, qui lui ouvre un chemin qu'il ne voit pas dans ce quotidien où, tout d'un coup, il se noie. Le flot des images banales, de paradis magiques aux couleurs idéales ne lui renvoie que son mal-être, encore plus infernal, comme si on lui montrait ce à quoi il ne pourra jamais goûter, lui le petit animal qui n'a pas saisi qu'il est et restera prisonnier de l'endroit qui lui a été désigné ; et ce n'est qu'au prix d'un effort conscient que le jeune homme se retient d'empoigner le moniteur et de l'envoyer balader.


« Ah, tu en es là toi aussi ? »

Au son de cette voix, le jeune homme se retourne, prêt à toutes les justifications qu'il faudra. Le beau mec qui lui fait face n'a cependant pas l'air d'avoir besoin de quoi que ce soit, avec son sourire mi-désolé, mi-narquois. Il faut d'ailleurs quelques secondes au jeune homme pour remettre un nom, un poste sur celui qui le scrute de haut en bas. Et s'il réalise un peu tard que cela lui prend bien trop de temps, le jeune homme réussit à acter qu'il ne rougira pas.


« Si c'est une distraction que tu cherches, je peux te proposer d'aller à un concert ce week-end. Tu me donnes ta réponse plus tard, si tu veux prendre le temps de te décider. Je repasserai demain, histoire de ne pas te brusquer », dit son homologue, avant de s'éclipser.


Il est besoin au jeune homme de longues secondes pour digérer ce qui vient de se passer, faisant apparaître sur son visage un sourire qu'il doit se retenir débrider au point de l'hilarité. S'il ne sait pas encore quelle réponse il va donner, il est néanmoins sûr d'une chose à présent : il sait vers quoi, ou qui, il a envie de faire vibrer le désir qu'il sent monter.

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