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L'attente

Dernière mise à jour : 19 mars 2023


www.laurenthellot.fr - L'attente

Enfermé dans sa maison, le vieil homme se tient derrière la fenêtre et scrute l'horizon avec un regard perplexe, en se grattant la tête. Si l'on se réfère à la direction qu'il fixe, il ne se présente rien dans le périmètre qu'il observe, pas de tempête, pas de rixe, juste les mouvements déglingués d'un épouvantail hirsute ; et pourtant, le vieil homme ne bouge pas, guettant un bruit, une apparition, on ne sait quoi, au fond. Le fait que le silence s'ajoute à cette immobilité ne paraît pas le déranger, comme s'il était devenu lui aussi comme un objet, inerte, sans vie, juste bon à se manifester par soubresauts, pour éviter qu'il ne finisse déjà enterré.

D'un geste las, le vieil homme laisse retomber le rideau qu'il tenait jusque-là, mais ne se résigne pas pour autant à retourner à sa table là-bas, où trônent encore les restes de son repas. Dans sa posture vacillante se sent une hésitation prégnante, comme si renoncer à sa vigie permanente revenait à se priver d'une surprise qu'il sait imminente, au risque de ne plus jamais la voir se manifester. Un coup d’œil sur le paysage ne corrobore cependant pas ce présage, à l'inverse, laissant croire à un complet mirage, tant l'horizon ne présente rien de particulier, à part quelques nuages.

Le son d'une horloge qui résonne vient tirer le vieil homme de sa vigie monotone et lui fait tourner la tête enfin ailleurs que vers la fenêtre. L'examen du cadran lui rappelle combien de temps il a passé à examiner son environnement dans l'espoir qu'un quelconque changement, en vain jusqu'à présent. Remarquant cette fois les reliquats de son déjeuner, maigre pitance qu'il s'est forcé à avaler, le vieil homme retourne dans sa cuisine pour débarrasser. La solitude qui l'entoure ne signifie pas pour lui un quelconque laisser-aller, et l'idée que de la vaisselle sale puisse encore traîner lui brouille les pensées.

Tandis qu'il récure assiette et casserole, le vieil homme sent son cœur qui s'affole, non de l'effort presque inexistant qu'il est en train d'accomplir, mais de souvenirs qu'il sent ressurgir ; ses enfants qui jouent dans le jardin, lui qui leur tient la main, ces au revoir au bord du train, et ce gouffre noir depuis qu'ils sont loin. Il n'a jamais été de sa volonté qu'ils demeurent près de lui pour l'éternité, mais le vide créé par leur départ reste pour lui son plus grand cauchemar, d'autant plus qu'il s'est incrémenté dans la pleine et entière réalité. Il ne dépend certes pas d'eux ; il s'est construit sa vie comme il a toujours su le faire, indépendant et curieux, mais il ne s'est jamais vraiment remis de cette absence que le silence exacerbe de tous côtés.

La vaisselle est à présent rangée, la table nettoyée. Debout dans son salon, le vieil homme hésite encore sur l'endroit où se poser. Il n'a en effet aucune envie de s'avachir dans son canapé, pas plus que dans son fauteuil devant la télé, ayant depuis longtemps compris que cette immobilité ne manquerait pas de le tuer. Alors il reste pour le moment planté sur son séant, incapable de se décider : sortir aller se promener ? Faire quelques papiers ? Joindre ses amis pour papoter ? Rien de toutes ces propositions ne semble le contenter, et il continue de tourner en rond, faute de se décider, coincé entre son cœur et sa raison, plus qu'il ne devrait. Il ne lui est pas habituel d'ainsi tergiverser, mais il ne réussit pas à se calmer, dans une sorte d'inquiétude, comme si un drame se devait d'arriver.

Après d'intenses vitupérations, le vieil homme s'oblige à revenir à la raison. Cette fébrilité, cette presque sénilité ne lui ressemble pas, ne correspond pas à qui il est, et que pourrait-il encore bien redouter, à son âge avancé ? De toutes les épreuves qu'il a traversées, pas une ne l'a empêché ensuite d'avancer, que ce soit des accidents, des pertes d'emploi, des pépins de santé, il a toujours su s'en remettre et continuer, pour aboutir à ce jour, à cette journée où il persiste cette sensation qu'une menace rôde autour et qu'il devrait se méfier ; mais se méfier de quoi ? De ce qu'il ne voit pas, de ce qu'il ne perçoit pas, de ce qu'il n'attend pas ? Ce n'est pas tenable de se sentir dans cet équilibre instable, sorte d'interstice entre peur et caprice, où la raison est au supplice.

D'un pas décidé, le vieil homme choisit de sortir pour se changer les idées, attrapant son manteau et se posant sur le palier, à la recherche d'une destination vers laquelle se diriger. C'est qu'il les connaît toutes, les balades juste à côté, de celle tranquille pour digérer, à celle sportive pour se stimuler. Là encore, il se sent sombrer dans les conjectures, incapable de choisir s'il veut de la simplicité ou l'aventure, ce qui a le don de le mettre en rogne, bien que d'habitude, rien ne l'étonne. Il n'en demeure pas moins qu'il ne réussit pas à comprendre ce qui le turlupine en cette journée qui n'a pourtant pas le moindre relief particulier. L'air est plutôt doux, le temps ensoleillé ; il n'y a aucune raison qu'il se retrouve avec le cerveau gelé, avec cette systématisation à tergiverser.

C'est un chat qui passait par là qui lui permet de bouger, puisque le vieil homme opte pour le suivre sans plus hésiter, sauf si le félin se prend à bondir sur les toits comme un dératé ! Et le voici ainsi qui prend les chemins de traverse, entre haies et poulailler, d'abord escagassé d'avoir eu cette saugrenue idée, puis amusé de constater que le matou n'a pas l'air de se formaliser, lequel poursuit son exploration sans plus s'inquiéter de la présence de ce spécimen bizarre qui a décidé de le suivre sans même lui demander. Cette initiative n'est pas censée conduire le vieil homme à sauter par-dessus les fossés, mais il doit reconnaître qu'elle a le mérite de lui offrir de la variété. Lui aussi a exploré tout son voisinage depuis des années, mais pas à la manière d'un chat dans les parages, avec des pas de côté.

Arrivé une haie touffue au sein de laquelle le guide improvisé finit part se vaporiser, ne proposant plus au vieil homme qu'une alternative : assumer de nouveau ses envies et ses idées ; sauf qu'à suivre le chat de la sorte, il n'a pas réellement fait attention à la direction qu'il prenait. Le jardin devant lequel il se tient ne lui est certes pas étranger, mais pas au point l'aider à savoir de quel côté aller. Il suffit du mouvement d'une silhouette inattendue pour qu'il se ressaisisse et reprenne le dessus, d'autant plus que le regard étonné d'une femme est en train de le scruter, la propriétaire du jardin au sein duquel le chat s'est esquivé, charmante au demeurant, avec ses cheveux blancs noués par un foulard coloré. Pour la première fois depuis longtemps, le vieil homme se sent frissonner de la tête aux pieds.

Afin de ne pas se sentir plus embarrassé, le vieil homme choisit de continuer, l'air pressé, non sans saluer au passage la femme qui lui répond par un signe de tête léger. La suite de la promenade prend d'un coup une tout autre saveur que celle anticipée, et lorsqu'il regagne enfin son domicile, le vieil homme à l'air de sortir d'un rêve éveillé, avec une certaine difficulté à se concentrer. Et tandis qu'il range son manteau, et se prépare un thé, il commence à se dire que l'attente sera longue d'ici demain, quand il repartira de ce côté, histoire de surprendre encore cette femme, et peut-être d'oser.

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