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L'histoire n'est pas finie

La succession d’événements qui s’est invitée donne aux mois écoulés l’image d’une cascade qui n’en finit plus de se déverser. Le flot des échecs et des succès est d’une telle intensité qu’il en devient difficile de décider si l’on est en train de reculer ou d’avancer. Et la stupéfaction au sein de laquelle on s’efforce de continuer à s’exprimer ne rend que plus inconfortable notre capacité à intégrer tout ce que l’on est censé expérimenter.

Quel que soit le recul des années passées, la situation actuelle ne ressemble en rien à ce que l’on a pu traverser, avec le sentiment d’errer dans le noir à la recherche d’une sortie qui n’a jamais existé. Les points de repère que l’on connaissait ne sont plus d’aucune utilité, chaque jour qui se lève n’étant qu’une nouvelle occasion d’être déstabilisé, secoué, balloté dans un univers où rien n’est ce qu’il paraît.

L’inconfort à se sentir perpétuellement balloté n’est rien à côté de nos efforts pour rester digne, en dépit des surprises et des déconvenues que l’on doit encaisser, à la manière d’un tambour sur lequel on n’arrêterait pas de frapper, caisse de résonance dont le bruit n’est même plus audible dans le vacarme qui envahit tout ce qui peut exister, fanfare au boucan cacophonique que personne ne réussit à arrêter.

Le devenir de nos ambitions et de nos projets devient plus qu’une question, mais une nécessité, pour ne pas perdre la raison dans ce déferlement insensé. L’inventaire de nos possessions et de nos capacités n’est pas des plus rassurants face à ce qui est annoncé, infime paravent censé résister à l’ouragan programmé. Quels que soient les efforts que l’on s’efforce d’amorcer, ils paraissent peu de choses devant cette calamité.

Le plus frustrant demeure néanmoins l’injustice que tout ce cataclysme laisse transpirer, comme si un démiurge sadique s’acharnait à disloquer tout ce que l’on prend le plus grand soin à élaborer, avec pour seul objectif de nous laisser épuisés et désorientés, avec la charge de nous relever et persévérer ; et il devient de plus en plus difficile de jouer à ce jeu dont les dés semblent pipés.

L’inventaire de tout ce qui a été programmé, puis balayé, donne le vertige, au regard de tant d’énergie dépensée, en pure perte et sans intérêt, pas le moindre petit succès n’étant à répertorier, à se demander pourquoi l’on continue à croire que notre existence aurait une potentiel chance d’être améliorée, au lieu d’être ce champ de bataille qui n’en finit plus de se dérouler.

Face à ces déferlantes d’improbabilités, il n’est plus utile de se leurrer : le moment n’est plus à échafauder, mais à laisser passer ce qui ne peut pas être arrêté, cette incontrôlable fatalité ni triste ni gaie, juste le rappel de la réalité dont les incontournables conséquences ne peuvent pas être niées, sans qu’il soit pour autant nécessaire de les blâmer dans ce que l’on est en train de traverser.

La contemplation enfin acceptée de cette nécessité, il est alors possible d’apercevoir enfin que l’on n’est pas le seul concerné, mais bien que l’ensemble de nos connaissances, voisins et autres affidés sont eux aussi dans le même pétrin, chacun à sa manière, avec ses moyens, ses réactions et sa volonté. Il ne s’agit pas d’une erreur de chemin, mais bien de l’ensemble de la carte qui est en train d’être secouée.

L’inénarrable constat de l’ampleur de cette révélation amorcée n’ouvre pas plus de baume sur la blessure de nos projets balayés, mais offre une perspective que l’on n’aurait pas imaginée, sans cette volontaire mise de côté, pondérant la douleur de ne plus savoir comment progresser. Voir chacun et chacune avec les mêmes difficultés relativise d’un coup nos supposées incapacités.


Il n’est alors plus urgent de lutter à tout prix pour se distinguer, de chercher des issues et des sorties à ce labyrinthe entremêlé où l’on erre sans comprendre la raison de cette épreuve imposée. Se poser et patienter devient au contraire la seule action raisonnable à organiser, à l'inverse de tout ce que l’on a fait jusque-là au point de s’épuiser, afin de s’autoriser le droit de récupérer.

Le devenir de nos affaires et de nos projets n’a plus l’urgence qu’on lui accordait, mais au contraire l’inconscience d’une priorité qui ne manifestait que de la futilité. Si accomplir des exploits et bâtir des projets peut se justifier quand il est besoin de créer, en ces jours, il convient maintenant de prendre soin de soi et de s’efforcer de panser les blessures que l’on n’a pas pris le temps de considérer.

Le monde auquel on se confronte devient de la sorte le miroir de qui l’on est : ni plus ni moins que le chaos intérieur que l’on se refusait à écouter. Il n’est plus question de prétendre lutter contre un adversaire qui voudrait à tout prix nous annihiler, alors que nous étions au contraire obnubilés à construire notre propre enfer, sans même saisir à quel point cela était désespéré.


Passif et mesuré, il n’est soudain plus de drame qui puisse nous toucher, non pas que la litanie des événements se soit canalisée, mais du simple fait de ne plus être en résistance permanente contre leur avancée. Vivre ne consiste ainsi plus à combattre pour exister à chaque goulée d’air que l’on s’efforce de respirer, mais bien à écouter le souffle de la Terre pour s’y synchroniser.

Se mettre en retrait ne constitue plus une action qui nous dévaloriserait, mais au contraire la seule attitude raisonnable pour ne pas se désintégrer dans la chaleur du brasier insoutenable que constitue cette alchimie qui s’affaire à transmuter le monde entier. Devenir spectateur plutôt que gladiateur est la posture qui va nous permettre de traverser, sans nous compromettre, tous les bouleversements annoncés.

Accéder pour une fois à une bienveillante pause méritée n’est pas décevoir les ambitions que l’on avait échafaudées, mais mesurer l’ampleur des exploits que l’on a d’ores et déjà achevés, au lieu de courir après le prochain trophée. Ces tremblements de terre, ces éruptions, ces tsunamis qui nous y ont forcés sont des bienfaiteurs qu’il nous faut remercier : pour nous, par ce choix entériné, l’histoire n’est pas finie, elle ne fait que commencer.


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