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Logique

Dernière mise à jour : 26 sept. 2023


Logique - www.laurenthellot.fr

Sur la route, la voiture ne semble pas devoir accélérer, coincée en mode escargot anémié. Quels que soient les conditions, une pente, un virage, une montée, elle en viendra même à décélérer, dans ce qui à l'air pour elle d'un effort titanesque de simplement rouler. Les coups de Klaxon exaspérés des véhicules qui la suivent lorsqu'ils ne réussissent pas à la dépasser donnent à sa progression l'allure d'un convoi ou funèbre ou de mariés, selon l'humeur que l'on a envie d'exprimer. À bien y regarder, il n'est même pas sûr qu'une tête de conducteur se distingue derrière son capot allongé, à croire que ce serait un enfant qui aurait subtilisé le véhicule de ses parents pour aller ce promener. Ce périple engendre quoi qu'il en soit un chaos remarquable sur tous les trajets qu'elle entreprend d'explorer, et chacun des conducteurs qui s'en vient la croiser manifester ses émotions de manière très imagée.

La journée n'est pas particulièrement chargée, ni transhumance ni congé, juste un moment ordinaire sur des routes à explorer. Il se trouve cependant que la lenteur réelle ou supposée de ce véhicule qui paraît ne pas se conformer à ce que les autres attendent d'un chauffeur expérimenté a le talent d'exacerber les pulsions animales et explosives de tout bipède se trouvant derrière un volant et par là même, investi d'un pouvoir tout puissant. Chaque ligne droite, chaque trait en pointillés a alors l'effet d'hystériser tous ces petits bolides qui, d'un coup, se sentent pousser des ailes et, la pédale d'accélérateur au plancher, dépasse la voiture en question comme s'il s'agissait d'un vulgaire objet à l'arrêt. Dans l'élan de leur exaspération, ils en viendraient même à se prendre pour un avion, avec la démonstration éclatante de leur évidente résolution d'être le maître du bitume, quelles qu'en soient les conditions, outre le sentiment de devoir donner une bonne leçon à cet impudent qui a l'épouvantable tort de leur paraître lent.

Pour ce qui est de l'objet de leur soudaine vindicte en revanche, il est clair que cela ne le perturbe pas plus que si on lui avait annoncé que la farine est blanche, en une évidence que le monde est bien tel qu'il est et que tout est parfait. Doublée par des courants d'air surexcités, la voiture ne prend même pas la peine de les considérer, toute à sa progression, sans ni ralentir ni accélérer, sur le juste tempo qu'elle a toujours adopté : idéal, à ne surtout pas changer. Elle regarde les paysages défiler, prend le temps de musarder au travers des villages qu'elle a l'occasion de croiser, s'arrêtant avec diligence dès qu'un piéton émet la velléité de traverser, considérant avec impression chaque pont sur lequel elle doit traverser, et s'ébaudissant de chaque nouveau paysage qui lui est proposé. Le trajet n'est pas plus magique qu'un banal trait pour aller de A à B, mais la manière dont elle l'envisage lui donne le caractère d'une exploration dans une inattendue contrée. Le parcours n'est plus une course avec un gagnant à l'arrivée, mais un voyage avec tout à expérimenter. Aller vite n'a pas plus de sens que se précipiter pour se jeter du haut d'une falaise en braillant : « Je suis le premier ! » Alors pour la voiture et son conducteur, il n'est qu'une priorité : celle de profiter de tout ce qui va se proposer. Il arrive même parfois qu'elle doive ralentir, à la rencontre d'un bus ou d'un camion au sein duquel on entend des animaux mugir. L'inattendu de la situation rend encore plus pittoresque la légitimité de ne pas être pressé plus que cela d'arriver à destination, avec la certitude que, tant que l'on avance dans la bonne direction, il n'y a aucune raison de se stresser de ne pas respecter un timing.

Il n'en demeure pas moins qu'entre les pauses, les ravitaillements, les rencontres de tous ordres et de toutes choses, ce trajet prend une tournure qui n’aurait pas été envisagée auparavant. Il demeure certes des excités, des énervés, des agités, qui considèrent qu'elle n’est pas à la hauteur de ce qu'elle a sous le capot, ce moteur qui conduit entre les bas et les hauts ; mais pour la voiture, il n'est pas question de se pousser au point de surchauffer, de vrombir au point de crachoter. Le défi n'est pas de se comparer à d'autres bolides dont la vitesse est le seul objectif de la vie, mais bien de profiter de ce qui est offert, au mieux de ses capacités, sans chercher à tout prix à se faire remarquer.

Quelle que soit la posture qu'adopte cette singulière voiture, elle ne peut que relever qu'elle ne satisfait jamais au moindre des désidératas de ceux qui la collent au point de risquer de la faire verser. Qu'elle s'écarte, et ils subodorent un piège à évaluer, ou la pousserait presque de rage qu'elle ne l'ai pas déjà fait. Qu'elle s'efforce de progresser dans la continuité, et ils s'imaginent qu'elle ne fait cela que pour les provoquer et klaxonnent sans arrêt, comme si elle n'était pas consciente de l'allure à laquelle elle roulait. Il devient alors plus simple pour elle de purement et simplement les ignorer, de considérer ces spécimens comme faisant partie d'aléas que l'on ne peut pas changer, ainsi que la pluie ou le soleil, pour s'économiser une tension qu'il n'y a aucun sens à supporter. Le trajet n'en devient ainsi que plus agréable, de ne pas avoir à se demander quel fou furieux il va falloir contenter, au risque de se retrouver accidentée.

Dans ce périple vers l'inconnu, la voiture et son conducteur n'en reviennent pas de réaliser à quel point ils sont singuliers de désirer simplement avancer au rythme où ils l'ont décidé, et non pas en fonction des injonctions que vont leur être systématiquement rappelées, de ne pas faire comme tout le monde, de ne pas s'inquiéter d'arriver peut-être après que la nuit ne tombe, de ne pas s'excuser de refuser de se jeter dans le fossé pour laisser passer ceux dans l'urgence de rouler, de pas se comporter comme l'on voudrait qu'ils devraient. Il n'est pourtant pas de posture de leur part, la simple envie d'arriver quelque part, sans que cela ne soit une obligation d'ailleurs, tant qu'il y a de quoi faire tourner le moteur. Et dans quelques moments de pur plaisir, il survient parfois des rencontres avec d'autres véhicules qui ne les poussent pas, ne les harcèlent pas, au contraire, les saluent tant qu'ils sont là, juste heureux de les croiser et de leur offrir leur compagnie pour un bout trajet. Le voyage reprend alors tout son sens, loin d'une logique de l'existence, mais dans une magique expérience où l'autre n'est pas un obstacle ou un concurrent, mais un voyageur prêt à ouvrir son cœur et partager le meilleur : le secret d'un chemin vers le bonheur.

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