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Rendez-vous

Dernière mise à jour : 22 janv.

Il n’est pas certain que l’on soit au bon endroit, à ce carrefour de nos envies et de nos choix, pièce maîtresse pour s’autoriser l’estime de soi, ce fragile équilibre qui fait que l’on ne se détruit pas. Le chemin parcouru n’est pas tout à fait droit, mélange d’avancées et de reculs, comme les zigzags d’une ivresse un peu ridicule pour qui prétend avoir l’avenir devant soi. À bien y regarder, il n’est même pas sûr que l’on ait emprunté la bonne voie, à force que l’on nous chahute et que l’on nous bouscule, et malgré nos efforts pour ne pas dériver ; à croire que tout s’est ligué pour que l’on en arrive à cette exacte localité, ce lieu un peu perdu, un peu singulier au sein duquel pas grand monde semble avoir séjourné, presque hors du temps, en réalité. Le paysage même ne nous est pas familier, alors qu’il nous avait été promis un tracé balisé, dans la droite ligne de nos prédécesseurs, avec étapes et refuges imposés ; et voilà que l’on se retrouve isolé, éloigné, hors de tout sentier.


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Pour se rassurer et se repositionner, l’on décide de s’arrêter et de refaire le parcours à l’envers, manière de s’assurer que l’on a pas traversé une frontière ou qu’il serait besoin de faire marche arrière. L’esprit se doit de garder le contrôle et montrer qui est le maître ici, que l’on n’est pas à l’école et s’il y en a bien un qui a tout saisi, c’est bien lui ! D’analyses en calcul, il apparaît évident qu’il n’y a pas d’errements ridicules, mais bien une avancée consciente et concertée vers cet endroit précis, tout improbable qu’il puisse sembler. Toutes les trajectoires et toutes les envolées ont sans nul doute abouti à cette étrange contrée, avec l’impression pourtant que ce n’était pas du tout la destination envisagée, comme si un hiatus s’en était mêlé, minuscule aléa que l’on a pas été à même d’évaluer et de considérer, qui a engendré cet écart inconsidéré, cet égarement au point de nous déstabiliser et ne laisser que des interrogations, là où auraient déjà dû apparaître des réalisations.


La conclusion de toute cette analyse et ces cogitations s’impose sans hésitation : contre toute attente, alors que l’on disposait, et des moyens, et des ambitions, on se retrouve au beau milieu de rien, sans le plus petit indice d’explication. Toutes nos connaissances et toutes nos expériences ne sont pas de la moindre utilité dans la situation telle qu’elle est, avec la désagréable impression de s’être fait berner, à la façon d’un écolier qui aurait appris sa leçon pour découvrir, le jour de l’examen, qu’aucune des questions n’est en rapport avec ce qu’il s’est appliqué de se souvenir. Le sentiment d’avoir été baladé, à suivre les règles sans prendre le moindre risque inconsidéré, de s’être appliqué nuits et journées, pour n’aboutir qu’à cette parfaite absurdité, cette solitude dans ce trou paumé, prend à la gorge et ne voit pas son étreinte se desserrer, en dépit des efforts pour le minimiser., implacable logique contre laquelle toute introspection est d’une complète inutilité.

Fort de cette évidence non contestée, l’on se prend enfin à s’ouvrir à ce qui est à portée. Si le monde que l’on voulait ne ressemble en rien à celui qui nous est donné, autant tirer le meilleur partie de ce qui ressemble à la fatalité, et ne plus ronger notre frein de notre total échec supposé. Somme toute, seul le regard des autres persiste à juger, tandis que nous n’avons fait que respecter les règles d’un jeu dont le succès n’est pas du tout celui annoncé. S’il ne s’agit clairement pas d’une victoire, qu’au moins l’on s’essaye de définir ce qui nous est imposé, à défaut de changer ce qui ne peut être recommencé. L’idée même de repartir de zéro, avec de nouveau des règles et des idéaux, ne fait plus du tout sens, faute d’énergie et de bravos, ces encouragements qui auraient au moins le mérite d’amortir cette chute qui nous fait tomber de si haut. Il ne demeure d’ailleurs plus que cette option, ou alors celle de se rouler en boule et pleurer, ce qui n’aidera pas plus à sortir de ce bourbier.


Le constat n’est pas triste en soi, plus déstabilisant par ce qu’il renvoie, la certitude de ne plus pouvoir compter que sur ses dix doigts, sans plus de prétextes ni d’objets pour détourner de la réalité, cette révélation que tout ce en quoi l’on croyait ne constituait qu’une pesante diversion pour atteindre ce que l’on devait, à la manière d’un marathonien qui aurait couru avec des boulets aux pieds. Équipé de tout ce qui a été prôné, l’on réalise alors que pas une de ces possessions ne trouve à s’employer, comme si l’on était parti en expédition avec une peluche et un bidet, pittoresques certes, mais encombrants, pour ne pas dire déplacés. La somme de toutes nos richesses paraît d’un coup s’être envolée, dans une bourrasque qui confine à la liesse, de se voir ainsi délesté et de ne plus avoir à prétendre que l’on supportait tout ce fatras qui nous étouffait, dépossédé peut-être, mais enfin libéré des pieds à la tête.


L’acceptation de cette vérité ne saurait en soi suffire à apaiser un esprit et une volonté décidés à contrôler et cataloguer la moindre information à leur portée. La peur s’immisce dans la seconde où les conclusions sont tirées, la panique l’accompagne dans une ronde où pas une n’est prête à lâcher ce qui avait été calculé, planifié, depuis de si longues années, dans un effort élaboré sur la durée. Il ne peut être acceptable de considérer que tout cela doit disparaître sous la table sans moufter, protester et renâcler à l’allégeance envers le chaos manifesté. Courir encore un brin devrait sans nul doute révéler un autre chemin ; cavaler de tous les côtés finira bien par donner un écho à nos pensées ; s’échiner à échafauder des plans plus alambiqués, plus sophistiqués, plus compliqués ne peut que démontrer notre supériorité, à tout le moins prouver que l’on n’a pas abdiqué et renoncé à toute fierté.

Et puis, il est besoin de s’écrouler, de s’effondrer pour annihiler les dernières résistances posées, de n’être plus que cet humain épuisé, dépossédé de toute capacité, adulte enfin infantilisé, n’existant plus que dans le présent, dans le sommeil nécessaire et la nourriture proposée. Tout effort devient par trop éreintant, tout projet d’une vacuité de tous les instants, toute impulsion un souffle dans le vent. Il n’est plus une discussion qui ne se termine les bras ballants, infichu de contrer le moindre argument, dépourvu de tout allant. La rhétorique n’est plus qu’un outil sans magique, creux, vide et malappris, douloureuse la limitation de notre logique, de l’échec de nos cogitations dans ce trou noir de la raison. Cette intensité de raisonnement revient à un banal vagissement, inaccompli, inabouti, inassouvi, frugal manifestation de nos prisons, mentales, sociétales, pris au piège tel un animal.


Dans cet état d’incapacité totale, inapte au moindre mouvement, à monter sur le plus petit piédestal, l’on accepte enfin de n’être plus rien, ni cet ange irréel, ni ce combattant perpétuel ; juste faible, fatigué et démuni, sans plus de ressources ni d’énergie, ombre du héraut que l’on était, fantôme de ce guerrier du passé. La dignité n’a plus de pertinence, le ramage de sens, tant que ce qui nous préoccupe est de ne pas lâcher le lien avec cette existence, cette fragile connexion avec notre incarnation, cette délicate vibration avec notre incarnation. Le combat n’est plus entre le monde et soi, mais entre les illusions qui nous entouraient et l’éclat de cette simple vérité : l’on était enfoui sous un monceau de déchets, de projections de mémoires et de soucis, de fantômes et d’amis, de fantasmes et de paris. Il est miraculeux que l’on soit encore en état de respirer après tout ce que nous a fait échouer jusqu’ici, preuve s’il en est de ce message qui se met à palpiter, telle une étoile au cœur de la nuit.


Il est alors temps d’écouter, ce que souffle le vent qui s’en vient nous caresser, ce qu’illumine le soleil qui se met à nous réchauffer, ce que porte la Terre qui s’emploie à nous bercer, cette émotion qui n’en finit plus de monter, cette vibration qui écroule les dernières défenses que l’on maintenait, cette illumination qui éclaire cette évidence que l’on se cachait : qu’il n’y a pas une once de hasard ni de chance dans cette place où nous nous sommes retrouvés, mais bien la persévérance et la constance vers une destinée que l’on ignorait, mais que l’on s’était promis d’expérimenter, ce rendez-vous avec qui l’on est, loin ces faux-semblants et des masques arborés. Dans cet état d’ouverture et de transparence, où tout ce que nous exprime la Nature ressemble à une danse, il n’est soudain plus de doute ni de déroute, mais une rafraichissante évidence, celle d’être exactement sur la parfaite route :


celle de sa propre et unique existence.


I