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Sortir


Sortir - Laurent Hellot

Regarder le plafond, compter les toiles d'araignées, n'attendre rien de profond, rien de bon ; voilà le projet de la journée qui se présente pour cet adolescent ronchon. À quoi bon s'agiter, quand le monde ne correspond pas du tout à l'idée que l'on s'en fait ?

Se retournant et s'agitant sur son lit, sans désir ni volonté de même poser un pied sur le tapis, la garçon jette un œil à son téléphone et se renfrogne à l’évidence qu'il n'intéresse personne. Les heures qui s'annoncent n'incitent pas à s'agiter d'une once, plus à larver sans avoir besoin de se justifier, et ce programme, tout aussi cosy soit-il, n'a pas l'heur de satisfaire son esprit intranquille.

Ne lâchant pas l'objet de son attention, l'adolescent tapote dans toutes les directions, envoyant messages et images de tous côtés, dans l'espoir que quelqu'un daigne le solliciter ; après tout, cet outil est censé être connecté à l'univers entier, et il est plus que vexant que personne ne se souvienne qu'il puisse exister. Ses comptes sont actifs, ses avatars sur le vif, il n'est pas de raison qu'il gît ainsi sans interaction.

Une sonnerie intempestive met le spécimen en émoi, avec le secret espoir qu'enfin quelqu'un se rappelle qu'il est là, par un signe, un même, n'importe quoi ; mais il ne s'agit que du rappel d'un rendez-vous qui ne l'intéresse pas, le replongeant dans les affres du néant au sein duquel il navigue depuis ce matin déjà. À ce rythme, il n'est pas sûr qu'il se passe quoi que ce soit, et la meilleure chose à faire est peut-être de replonger sous les draps, en une hibernation prolongée jusqu'à la majorité, ce qui ne serait d'ailleurs pas pour lui déplaire, au vu de ce qu'il est en train de traverser, sans ambition, sans envie, sans émotion, juste un flot ininterrompu de questions existentielles qui ne risquent pas d'avoir de réponses s'il continue à agir tel quel.

Faire l'étoile de mer, buller et ne surtout pas bouger paraît d'un coup la seule priorité pour le garçon, car il ne lui est pas difficile de se vider la tête et de ne plus chercher d'idées, dans ce vide au sein duquel il ne cesse de flotter, en vaisseau dépourvu de passagers, plongeant vers une destination qui n'a pas été identifiée, sans objectif et sans priorité, de l'ordre de l'épave abandonnée pour laquelle personne ne manifeste le moindre intérêt. Les murs de la chambre n'ont rien d'une prison ou d'une armée qui s'assemblent pour l'empêcher d'aller explorer ce dont il n'a pas encore la perception, mais ils semblent suffire à le contenir, comme s'il n'était soudain plus au fait du sens du mot « Sortir ».

Ce jour n'est pas différent des précédents, en cette période de vacances où plus rien n'est obligatoire, avec juste à laisser passer le temps, en un immense miroir de ce que l'on veut vraiment, de qui l'on est en dedans. Encore faut-il le savoir et s'ouvrir à ses sentiments, sensations, émotions qui peuvent enfin s'exprimer pleinement, puisqu'il n'est plus de stress ni d'obligation. Pour ce qui est du garçon en ce moment, il est plus question que de sombrer dans l'inanition, en un vaste foutoir de velléités dans toutes les directions, sans rien concrétiser de profond, sauf à décider si l'on va se recoucher ou non. Cela aurait pu être la bonne option, ne serait-ce qu'elle n'a pas de réelle raison ; aucun épuisement n'est latent, aucun repos n'est nécessaire vraiment, à comater ainsi tout le temps.

Vautré de tout son long sur son matelas, le garçon ne se demande même pas si cela est décent ou pas, s'il ne pourrait pas, par hasard, essayer une action, quelle qu'elle soit, pour voir, tenter une communication qui ne soit pas de l'ordre du bizarre, ou mieux, se lever et aller à la rencontre des habitants de ce lieu où il a choisi d'encore faire l'enfant ; mais non, il demeure étendu, sans objectif ni but, plus préoccupé par le fait de ne surtout pas penser, agir ou créer, bref, se complaire dans la parfaite analogie de l'étoile de mer, et encore, cette dernière parcourant à n'en pas douter plus de mètres durant cette journée que cet humain ne le fera jamais. Il n'est pourtant aucune honte ressentie, à n'être pas plus qu'un bigorneau dans un lit, alors que la vie entière est prête à lui dérouler le tapis, pour peu qu'il s'emploie à se rappeler qu'il peut se tenir sur deux pieds sans aucun souci.

Au dehors, un grand soleil resplendit, baignant de ses rayons l'ensemble du pays, mais pour l'adolescent, que ce soit du blizzard ou du beau temps, ce n'est pas du tout important, à l'inverse de cet appel qu'il attend, ou pas, car il n'y a pas de raison qu'il survienne plus que cela, dans ce flot d'informations échangées sans intention, à part pour s'occuper sans condition. Sa volonté n'est plus câblée sur le bon sens ni une quelconque idée, seule comptant l'obsolescence de toute identité, dans une dissolution de la personnalité, pour peu qu'elle ait jamais existé. Bouger est déjà un effort, alors se lever reviendrait à risquer la mort, dans un jeu de dés bien trop compliqué où il n'y a rien à gagner ; autant rester dans cette position et se préserver de la tentation d'exister, surtout que rien ne saurait justifier de se verticaliser, à part peut-être un tremblement de terre inopiné.

Tout à son obstination assumée, quoique le cerveau n'ait pas grand-chose à voir dans cette absence d'énergie actée, l'adolescent ne porte pas attention au petit explorateur qui a entrepris de grimper le long de son oreiller : des ailes aux raies dorées, des antennes qui ne cessent de gigoter, des pattes qui s'agrippent sans difficulté ; le scarabée qui explore ce nouveau terrain de jeu n'a pas d'autre désir que de chercher à manger dans ce paysage aventureux ; et si, par le simple fait d'avancer, il se rapproche de l'oreiller du garçon allongé, ce n'est pas par malice, mais bien par curiosité.

Sentant quelque chose le gratter, l'adolescent tend la main pour investiguer, aussitôt paniqué de sentir un objet non identifié. D'un bond, le voilà alors debout, scrutant son lit comme un fou, apercevant cette bestiole qu'il a du mal à identifier, la caractérisant entre l'alien et l'araignée. Il n'est alors plus question de revenir dans ce lit envahi par cet ennemi insoupçonné. Le garçon enfile un jean, des baskets et sort en trombe sans se retourner, d'un coup aussi pressé de s'éloigner de cet endroit contaminé, qu'il l'était il y a un instant de s'y agglomérer.

Au-dehors, un vent frais l'accueille, comme pour le rasséréner, avec le soleil qui le chauffe pour l'amadouer. Et tandis qu'il se met à marcher, l'adolescence se met soudain à sourire, sans qu'il puisse l'expliquer, enfin présent au monde et à lui, en totalité.


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