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Transport


Transport - www.laurenthellot.fr

Les chaos qui secouent l'habitacle donnent autant envie de sauter de tous les côtés que de crier d'arrêter ce drôle de spectacle, de voir le conducteur et le passager ressembler à mirlitons débridés. La route n'est pas mauvaise cependant, la vitesse et le chargement se s'employant de secouer le véhicule mouvant. Le trajet n'a pas encore prêt de toucher à sa fin d'ailleurs, et chacun des participants à cette expédition doit négocier avec leurs hauts de coeur, tout autant pressé d'arriver que de faire cesser ces trépidations insensées. Le paradoxe est cependant pour tous que la nécessité de décharger au plus vite tout le continu du véhicule est une évidence actée ; il est ainsi hors de question de ralentir un tant soit peu, dans l'optique de calmer un estomac malmené. Alors les secousses continuent, et la ligne d'horizon monte, descend tant et plus, dans une danse où le rythme serait perdu, et les voyageurs n'en pourraient plus.

La question lancinante qui revient de manière récurrente est de savoir si cette épreuve doit rester signifiante, ou s'il s'agit d'un passage à l'obligation malséante. La remise en question de tout le voyage, de l'objet même de cette translation au travers de tous ces paysages commence à devenir flagrante, au point même que des pensées intenses et récurrentes pointent leur nez sans arrêt, à thème : « Mais pourquoi s'infliger un tel calvaire, en vrai ? »

À bien y réfléchir, il y avait de nombreuses options variées qui auraient offert de s'éviter cette problématique agitée, comme envoyer le tout par transporteur afin de faire l'économie de cette horreur, ou tout simplement se délester de la majorité du poids de ces objets, afin de transiter léger et ne pas subir ces avanies insensées. Mais le convoi est parti sans de réelles réflexions sur la valeur que l'on se doit ou non d'attacher aux meubles qui peuplent nos maisons, de ceux chargés d'histoires dont les échos suintent des tiroirs, à ceux chinés par hasard et qui pourraient tout aussi bien retourner dans leur bazar. Les voici tous s'agitant en conséquence, afin de porter à notre attention leurs besoins, leurs exigences, le poids qu'ils font peser sur nos existences.

Le paradoxe de ce déménagement est que le tri a pourtant été entrepris sereinement, entre les cartons empaquetés avec gants et le mobilier traité comme un prince régnant. Le choix de garder ou de jeter a été accompli en toute légèreté, en une première sélection de ce qui était digne de notre considération ; il ne s'agissait pas de tout bazarder dans les buissons, mais bien de faire un inventaire en adéquation avec la transition. La plupart des objets qui nous entourent révèlent sans nul doute la succession de nos transformations, porteuses d'histoires et d'ambitions, comme des vêtements qui habilleraient notre habitation ; et dans le cas présent, l'embarras de convenir que le lot est plus que ce que l'on était prêt à porter jusque-là. Si tel meuble de grand-mère demeurait chargé de souvenirs, avec une masse de soupirs, il paraissait néanmoins important de s'en saisir, afin de ne pas la trahir ; si tel autre acheté dans un moment digne de s'en remémorer semblait parfait à conserver, il était inenvisageable de s'en débarrasser comme un surplus jetable ; et ce sont pourtant les mêmes qui, à l'heure actuelle, pèsent d'un sacré poids, avec toutes les émotions que l'on a emportées avec ceux-là. À chaque virage que le camion accomplit, ils expriment le souvenir intempestif de tout ce que l'on transporte, mort ou vif, dans un va-et-vient exacerbé et excessif, afin de bien nous rappeler ce que l'on a décidé de se coltiner.

Blindé du poids des années passées, de la charge de tout ce qui est estimé en capacité d'être supporté, et aussi de la peur de manquer, le camion continue de suivre la route qui lui a été indiquée, chacun se débrouillant avec tout ce qu'il a assumé de garder ; mais plus le temps de trajet s'allonge, plus les remords d'avoir accaparé ces meubles les rongent, tous ressemblant à un cheval qui voudrait galoper, alors qu'il est encore attaché à une longe. L'envie de changer, et de lieu et d'idées, n'avait pas été envisagée au point de devoir traverser une telle épreuve, avec le stress d'urgemment se retenir de dégobiller.

Il ne semblait pourtant rien de plus banal que d'envisager d'avancer vaille que vaille, par hasard ou par volonté, mais dans l'espoir de continuer à apprendre et se réinventer. Le plus surprenant pour tous ces transhumants est de comprendre soudain combien leurs bagages risquent de les conduire au naufrage, pas ici et maintenant, avec un inattendu accident, mais au fil des années qui vont arriver, petit à petit, à force de porter comme des mulets le poids de tout ce qu'ils n'arrivent plus à lâcher ; et leurs corps déjà épuisés s'expriment sans attendre à ce sujet, par la conjonction des vapeurs d'essence et de circonvolutions, en une remarquable potion, afin de faire sentir et accélérer une décision, non pas pour sanctionner d’excessifs attachements à la propriété, mais de souligner, avant que l'on ne finisse enfoui sous la poussière et la fatigue cumulées, à quel point est ridicule cette habitude d'accumuler.

Non encore au fait de cette conscientisation, les voyageurs s'accrochent à leurs diverses sensations et à leurs estomacs qui bougent dans toutes les directions, avec un succès variable, au vu des gouttes qui se mettent à perler sur leurs fronts. Il ne fait pas de doute que le suite de la translation en sera l'exacte continuation, tant qu'ils n'auront pas saisi l'ampleur de ce qu'il se créent comme obligations, avec des espaces qu'ils occupent de plus en plus grands, et des possessions qui vont finir par les enterrer vivants.

Pour l'instant, l'heure est à l'apprentissage et à l'expérimentation, dans ce voyage qui les secoue comme des prunes dans un carton. Il sera temps, lors de l'installation, de se pencher sur ces considérations et de faire l'inventaire de ce qui a survécu à cette initiation, entre bibelots écrasés et étagères brisées, afin d'entendre le message qui est montré :


il est temps de voyager léger.

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