Une année
- Laurent Hellot

- 4 janv.
- 5 min de lecture

Elle est belle, celle qui vient de passer, emplie de découvertes et d'émotions, de celles que l'on croyait avoir oubliées et reléguées au fin fond de sa maison. Il est étonnant qu'il faille à chaque fois autant de perturbations pour redécouvrir ce qui nous fait vibrer au fond.
Du haut de son escalier, l'homme regarde ses enfants jouer en bas dans le salon, tout à ces réflexions. Il n'ose pas plus s'avancer, de peur de les déranger, chacun semblant en effet très absorber dans des aventures dont il a seul la clé. À les contempler ainsi, on ne pourrait pas les envisager plus différents ; une fille et deux garçons de rang – et pourtant, ils sont l'un après l'autre issu de son désir de les voir vivre et grandir, tout en essayant sans succès de deviner ce qu'il pourrait devenir, après.
La fille est l'aînée, belle et joyeuse depuis qu'elle est née ; non pas que cela soit une obligation pour être aimée, mais elle lui a rendu facile la paternité, faite ainsi d'une succession de bonheurs cadeaux comme seuls les bambins savent les créer de rien, un sourire, le geste d'une main, une frimousse entrevue au matin.
Le garçon suivant a fait les choses différemment, comme s'il était l'heure de régler des comptes et de rééquilibrer tout en grande pompe : une malformation in utero et un handicap de trop, non pas pour lui, mais tout son entourage qui n'y était pas préparé ; mais là encore, il est resté le plus fort, jamais à gémir, tout le temps à grandir, sans aucun souci de l'avenir, juste dans le présent – un modèle, vraiment.
Et le troisième qui a entrepris de s'aventurer dans cette famille bouleversée, sacrément culotté car, il fallait oser s'incarner après le spécimen qui l'a précédé ! Et il a géré comme un chef le loupiot, avec une naissance sur les chapeaux de roue et une intelligence de fou. Derechef, un don du ciel, une merveille.
Alors quand l'homme les embrasse du regard de la sorte, il ne peut s'empêcher de se demander comment il va réussir à être à la hauteur de tout ce monde-là, eux pourtant bien plus petits, mais avec la sensation que des quatre, l'enfant, c'est encore lui.
Les rires fusent dans la pièce, mélangés ; répliqués, échos d'une insouciance qui fait rêver, particulièrement l'homme qui y a depuis bien longtemps renoncé, trop occupé à s'oublier dans sa progéniture, à tenter de l'élever, ou de l'éduquer, même si, avec le recul, il a saisi combien ce sont ses enfants qui lui ont montré la Vie, la manière d'être et de faire, emplie de miracles et d'erreurs. Il lui est d'ailleurs parfois compliqué de reprendre la place qu’il a choisi d'occuper, celle de père en totalité, face à tant d'énergie et de diversité. La question lui a en effet plusieurs fois traversé l'esprit, en une inappropriée théorie : aurait-il un enfant favori ? Il n'a pas eu besoin de longues réflexions pour trouver la solution, tant l'évidence est patente : chacun a sa singularité, tous l'ont métamorphosé, et il n'y en a pas un auquel il serait en capacité de renoncer.
L'heure est cependant venue : il n'a plus d'autre choix à présent que les mots ont été dits par leur maman : la séparation est actée, rien ne sera plus comme avant. D'un pas discret, l'homme finit sa descente et se retrouve au centre de la pièce qu'il observait. Sa posture semble vaciller, tant il est vrai qu'il ne sait pas encore de quelle manière se présenter : un souvenir en devenir, ou un père en pointillé ? Rien dans ce choix ne lui convient, mais il n'a plus l'énergie de faire semblant que tout va bien. Cet épisode reste malgré tout banal, dans son occurrence et sa souffrance ; le monde est empli de couples qui se délitent, passant d'amants à ennemis, étrangers si la chance leur sourit. Dans son cas , il devine ce vers quoi il tend, et cette perspective l'emplit d'un chagrin envahissant pour lequel il n'a pas encore le mode d'emploi afin de préserver les enfants. Ce qui l'effraie le plus malgré tout est que cet amour intense qui leur a donné naissance était aussi porté par la joie en devenir de les accompagner à évoluer, les écouter, les observer, les conseiller et leur laisser le choix de décider l'existence qu'ils ont envie de mener ; et tout cela vient d'être balayé par cette phrase qui a été prononcée : « Je ne t'aime plus, c'est terminé ». Quoi faire, après ?
Les enfants ne l'ont pas encore remarqué, pas encore totalement saisi à quel point leur environnement va changer, leur père passer de gardien aimant à silhouette se dissipant dans les brumes d'un passé qu'aucun avenir ne pourra rééquilibrer. L'homme hésite d'ailleurs un bref instant à s'en aller sans plus se manifester, avant de renoncer, tant sa souffrance ne doit pas affecter leur enfance, même s'il l'a compris, les petits l'ont déjà senti, eux qui viennent soudain de se retourner et le contempler.
Alors il les regarde comme jamais, comme s'ils venaient une nouvelle fois de naître et qu'il les tenait, ces tout nouveaux petits êtres, lui leur guide sur cette planète. Et cela sera le cas à chaque fois qu'il les reverra partir, dans cette alternance qui fait souffrir, puisqu'il pressent qu'il ne réussira pas à les abandonner pour ne plus sentir ce poignard s'enfoncer dans son cœur à chaque fois qu'il devra les lâcher ; pas plus qu'il ne pourra les garder, puisqu'il les laisse à leur mère, pour préserver leurs habitudes et leurs intérêts, dans un pari qu'il arrivera à maintenir un semblant de lien, et qu'eux ou lui ne se retrouvent plus avec rien, à part le regard d'un étranger avec qui il n'y à plus rien à partager.
L'homme se baisse, prend chaque enfant dans les bras, un à la fois, les embrasse et leur dit tout bas : « Je serai toujours là » ; ce qu'ils ne comprennent pas, avant qu'il ne rejoigne la porte doucement, une dernière fois.
Quand il se retourne malgré tout, même s'il se doute que cela ne rajoutera que trop d'émotions à ce tout, l'homme voit que les enfants sont repartis jouer, et il entend, même s'il ne réussit pas à l'intégrer, que leur vie leur appartient, et qu'ils ont chacun leur propre chemin.
Sur la route, laissant ses larmes couler, l'homme sait que cette année va tout changer, ses rêves, ses envies, ses idées. Il espère juste que les suivantes lui offriront des joies nouvelles, qu'il n'aurait pas osé envisager ; même si, à cette heure, il ne ressent que douleur,
instant où un rayon de soleil vient transpercer les nuages, et aussi son cœur.





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