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Printemps

Printemps - Laurent Hellot

Il fait nuit noire et pourtant, il l'entend clairement : un merle qui trille à tue-tête dans le vent. Alors qu'il tourne la clé de son appartement, l'homme perçoit encore le chant de cet oiseau semble le seul motivé à répandre de la vie et de la gaieté dans ce sombre matin de février. Pour ce qui le concerne, ne serait-ce ce volatile surexcité, l'idée de se plonger dans les transports en commun et d'aller turbiner est bien loin de le mettre dans l'humeur que ce chant s'efforce de communiquer. La perspective de s'affaler devant ses trois écrans n'a rien, de près ou de loin, à voir avec la gaieté – plutôt un abrutissement pour juste payer son loyer.

Cheminant vers son arrêt de bus, l'homme continue à percevoir l'oiseau, et même plusieurs d'ailleurs, comme s'ils s'étaient donnés le mot de l'accompagner pour cette matinée, en un lever du jour particulier, où la seule lumière n'est pour l'instant que celle des lampadaires et des pubs au néon clinquant qui habillent la rue des tons jaunes et glacés. L'homme n'a cependant même pas l'occasion d'en profiter, le bus approchant dans un ronflement familier - à bord, des têtes baissées, des écrans allumés et un silence complet, comme si l'humanité ne se concevait plus que dans la résignation et la fatalité ; cette fois-ci en outre, il n'y a pas une once d'activité ou de chahut, les vacances scolaires ont débuté, et aucun gamin débordant de spontanéité ne vient rompre cette morosité.

Le trajet quotidien se déroule, arrêt après arrêt, en une routine suintant la banalité ; pourtant, l'homme garde encore en tête les vocalises de ce merle qui s'en est venu le saluer, comme un écho qui ne cesse de rebondir et de se diffuser, avec cette question qui commence à monter : pourquoi aujourd'hui en particulier ? L'air est humide, la nuit peine à se dissiper, l'hiver n'est même pas terminé.

Cette fois dans un tramway, l'homme ne peut s'empêcher de se demander s'il a été le seul à percevoir ce chant, comme un signal que quelque chose s'est mis en mouvement, qu'un changement est annoncé. Après tout, il réside au cœur de la ville et il n'est pas banal qu'un oiseau de ce genre décide d'y nicher, et encore moins sur son palier. Dans les cahots des rames, l'homme se met presque malgré lui à scruter tous les arbres qu'il croise sur son tracé, petits, grands, sans le moindre bourgeon qui pointe son nez, mais sans plus de merle, réel ou imaginé.

Voilà pour lui le temps de descendre, un arrêt qu'il connaît depuis qu'il a décidé de s'astreindre à cette routine de salarié. Entre les immeubles qui le toisent, l'homme a appris à ne pas oublier sa place, sa liberté ; ce ne sont pas les murs qui l'entourent sur lesquels il aurait tendance à se focaliser, mais bien cet interstice entre ces tours, ouvrant une brèche dans l'espace et vers l'horizon morcelé : une invitation à l'évasion qu'il ne manque pas une occasion de se rappeler,


la seule question étant : pourquoi continue-t-il à s'infliger cette souffrance, où ni joie ni plaisir ne sont autorisés ? Seuls le rendement, la productivité, les objectifs au service d'un maître qui ne daignera jamais le remercier et le dégagera dès qu'il ne sera plus jugé à la hauteur de ce qui lui est demandé.


Grimpant dans l'ascenseur, l'homme pense encore à ce merle qui s'en est venu le saluer, oubliant presque de s'intéresser aux collègues présents, éléments d'un décor au sein duquel ils sont englués. Dans la même distraction, il badge sans regarder, actant sa présence au sein de ce monde carcéral policé, où les prisonniers s'enrôlent de leur plein gré ; et quand il s'assoit à la place qui lui a été assignée, en bon petit soldat toujours prêt à obtempérer, une autre question s'en vient le percuter :


depuis quand ne s'est pas senti libre et vivant, heureux d'exister ?


Se relevant d'un bond comme s'il avait été piqué par un insecte énervé, l'homme regarde autour de lui ses coreligionnaires déjà affairés, le nez et les yeux rivés sur les écrans comme s'ils étaient possédés. À l’extrémité de l'open space, il observe aussi ce manager qui ne sait que donner des ordres et des objectifs, oubliant par trop souvent de simplement féliciter. À le voir ce jour, il prend conscience d'à quel point il lui fait pitié, enfermé dans un mode de fonctionnement dont lui-même n'a plus la clé, incapable de changer, et encore moins de bouger. Il ne sera pas cet homme-là, jamais.

Jetant un œil à son ordinateur, l'homme réalise qu'il ne l'a même pas allumé, en une évidence qui n'est plus à discuter : il ne restera pas aujourd'hui, c'est décidé, il pose sa journée, sans demander la permission à qui que ce soit en particulier !

Redescendant quatre à quatre les étages qu'il vient à peine de monter, l'homme se rue dehors, pile à l'instant où le soleil est en train de se lever ; et même si un tram lui passe juste devant, il choisit de marcher, juste le temps de dénicher un café au sein duquel se poser et réfléchir à ce qui aurait dû être sa priorité depuis toutes ces années : à quoi a-t-il envie d'occuper ses journées ?

D'un geste précis, l'homme retrouve sur son téléphone une copie de son curriculum vitae, le contemple dans un mélange de nostalgie et de curiosité... et s'empresse aussitôt de le modifier – et lorsque le serveur s'en vient à sa rencontre pour s'enquérir de ce qu'il pourrait bien désirer, l'homme répond du tac au tac :


un nouveau métier !


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