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S'émanciper


Debout devant la fenêtre, la femme observe les rayons du soleil se frayer un accès entre les immeubles agglomérés, comme s'il cherchait à tout prix un passage pour la rejoindre, elle, la toucher et lui rappeler à quel point le monde dans lequel elle est enferrée n'a plus aucun rapport avec de la normalité.

Quand elle a rejoint son poste ce matin, la journée ne semblait pas plus différente des centaines qui ont précédées – surchargée, stressante, avec elle dans le rôle de la petite main non considérée ni même remerciée de toutes ces heures, de toute cette vie qu'elle dédit, qu'elle sacrifie à un monstre de capital qui est en train de la dévorer sans plaisir, sans intérêt, juste avec la certitude qu'elle sera remplacée quand elle aura implosé.

Le plus surprenant pour elle, de sentir ainsi que les choses ont changé, qu'elle ne reviendra pas à celle qu'elle était, demeure le fait que son poste lui plaît, reste digne d'intérêt, peut conduire à changer quelques modes de fonctionnements dans une société déshumanisée. C'est d'ailleurs ce qu'elle prend à cœur d'accompagner, de guider, de conseiller les clients qui s'en viennent la solliciter. Elle sait qu'ils sont perdus, qu'ils ont besoin d'être rassurés, qu'il leur faut quelqu'un pour leur décrypter le maquis de normes et de possibilités au sein desquelles ils sont en train de se noyer. Et elle sait qu'elle est extrêmement pertinente et douée dans ce qu'elle fait.


Et pourtant, la voilà convoquée pour un entretien sur son rendement, sa productivité, ses chiffres – comme si son métier pouvait être résumé à des tableurs avec des données croisées. Cet entretien n'est pas inhabituel, presque récurrent année après année, mais un nouveau management semble vouloir remettre en question tout ce qu'elle réalise, la manière dont elle s'est impliquée, les ambitions qu'elle a déployées – et pour quelle raison avancée ? La productivité !


Et ce mot, ce simple mot l'a déstabilisée.


La femme n'est plus une jeune première débarquant au sein du cabinet. Elle en connaît les us et les coutumes, ce canevas de non-dits qui tisse sa toile sans répit et finir par vous enferrer dans un piège à l'issue toute tracée : le burn-out ou la dépression, voire les deux cumulés. Jour après jour,  elle s'est appliquée à déjouer les pièges qui lui étaient tendus, en toute bienveillance bien sûr, dans son intérêt, pour voir sa carrière progresser ; faire une à deux heures de plus par jour, prendre d'autres nouveaux dossiers, oublier que les week-ends peuvent exister... Toute cette série de concessions qui ramène une vie au salaire qu'elle peut rapporter – en un miroir déformé de notre valeur réelle, celle qui ne fait pas l'objet d'un contrat signé.


Alors pourquoi en ce jour, elle s'en monter en elle une rage qu'elle peine à contrôler ?


La contemplation de la lumière qui est finalement parvenue à la toucher, malgré le verre épais, malgré les stores baissés, malgré les murs de béton dressés, cette contemplation ramène la femme aux choix qu'elle a fait, sans jugement et sans regret. Ce travail a toujours été pour elle la voie de l'émancipation, de la liberté, non pas en tant que telle, mais par l'argent qu'il lui rapportait, permettant de s'offrir ces miettes de joie, ces week-ends à l'étranger, ces restaurants étoilés, ces sorties sans se soucier de savoir si le compte est crédité. Et cela lui convenait jusqu'ici, en un accord à parité de dévotion et de rémunération.


Sauf qu'aujourd'hui, elle a soudain pris conscience du décalage qui s'est créé, entre ses débuts et ses actuelles fonctions, certes plus passionnantes, certes plus nourrissantes, mais clairement avec un salaire sur la pente descendante, toute inflation comptée. Si elle le reconnaît, elle s'en accommodait bien jusqu'ici, en un accord non écrit entre son esprit et ses envies, tant qu'elle se sentait à l'équilibre dans sa vie.


Et cette convocation a tout changé, tout chamboulé, comme si elle comprenait enfin qu'elle n'était toujours considérée qu'en enfant qu'il fallait canaliser, contrôler, voire exploiter, mais surtout sans trop lui faire sentir combien elle était manipulée. Pour être franche, elle ne s'attendait pas à un tel ressenti de sa part, mais le ton du rendez-vous annoncé, et surtout son objet, l'ont fait sortir d'une sorte de léthargie au sein de laquelle baignait, accaparée par son agenda, ses priorités, ses clients à recontacter... Le fait de devoir tout annuler pour cette journée a soudain laissé un grand vide dans son agenda, et surtout son esprit, la forçant à regarder ce qu'elle se refusait de considérer : elle vivait une existence qui n'avait plus rien à voir avec sa personnalité.


Une présence la fait se retourner ; l'assistante de son manager vient la chercher pour la conduire dans le bureau désigné, en une démonstration d'à quel point ce système était biaisé, délégant à d'autres anonymes les tâches basiques de pure civilité. Et il n'a fallu que quelques secondes, à peine le temps de faire deux pas dans ce bureau de pouvoir et de prisonniers ; la femme n'a pas pu se retenir, les mots sont sortis sans même les penser :


« Allez vous faire foutre ! Je vous envoie ma démission par courrier ».


Et la femme de ressortir sous les yeux de ses collègues médusés, sans se retourner, sans même prendre le temps de saluer, laissant derrière elle dossiers et priorités, pour presque courir, à la recherche de ce qu'elle attend depuis qu'elle a compris que la page était tournée :


se poser sur ce banc, au sein de ce petit parc juste à côté, et laisser la lumière du soleil l'illuminer.

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