Le chemin qui s'offre

Tout n'est pas terminé.
Ses pieds font mal pourtant, son dos n'est pas bien vaillant, mais surtout, son esprit est au bord de l'épuisement. Cela peut paraître absurde : son corps tient bon lui, et voilà que ce sont ses pensées qui touchent le fond ; et s'il devait finalement arriver, cet abandon, ce ne sera pas sur d’inattendues blessures ou des chocs profonds, les cicatrices sont si nombreuses qu'il n'est plus capable de les compter, non, ce sera parce qu'il n'y croit plus, au fond, dans cet espace au cœur de lui où vibre et palpite la vie.
Tout doit continuer.
Ce cirque initié depuis une éternité ressemble à un carrousel endiablé, le genre d'où il n'est plus possible de s’échapper une fois qu'il est lancé, le genre qui va le broyer ou l'éjecter, quelle que soit l'énergie désespérée avec laquelle il s'efforce de s'y accrocher. Alors doit- il continuer, sachant cette satanée vérité, sachant que la partie est terminée, sachant qu'il est trop tard pour s'échapper ?Que lui reste-t-il à prouver maintenant qu'il a atteint ce point de son existence de forcené ? Quel cadeau pourrait bien lui être octroyé après toutes ces années où il n'a fait que batailler ?
Tout peut se réinventer.
Le soupir qu'il pousse ne fait que le replonger dans un rêve désespéré, de celui qui l'a tenu tandis qu'il avançait et tâchait de ne surtout, surtout pas s'arrêter, avec cette intuition que, s'il ralentissait l'élan donné, il s'effondrerait. Il n'est pourtant pas étranger au fait de s’offrir une nouvelle chance, puisqu'il est encore ici pour en témoigner, mais il a accompli cet exploit tant de fois, il s'est relevé si souvent après des faux pas, il s'est acharné à tenir quoi qu'il en soit, que ce mantra est à présent vide de sens et d'objet, un coffre aux trésors dont il aurait épuisé les capacités.
Tout n'est pas perdu.
Lui, si, à n'en pas douter ! Il ne sait plus où il en est, il ne sait plus à qui se confier. Il n'ose plus partager ce qu'il sait, tant il a vécu de souffrances et d'abandons mêlés. Plus que d'autres ? Le pire est que cela ne peut être vrai, le monde tel qu'il le voit n'étant que guerres et plaies. Il ne se donne ainsi même plus le droit de se plaindre, par pudeur et par respect pour ceux qui connaissent et traversent pire que ce à quoi il a été confronté. Cette solitude intérieure est ainsi la plus effroyable des tortures qu'il ne cesse lui-même de s'infliger, sans n'avoir rien d'autre à avouer que ce cri du cœur qu'il ne laisse jamais transparaître, dans ce silence insensé : pourquoi suis-je encore en train de respirer ?
Et c'est de la buée qui jaillit d'ailleurs de la bouche du voyageur, une sorte de nuage personnalisé qui se dissout dans l'air frais de cette matinée. Cette vision le ferait presque sourire, se voyant devenu soudain démiurge qui peut tout créer. Là réside peut-être son espoir, la seule possibilité : il n'a pas renoncé à cet enfant qu'il a toujours été.
Cette maigre étincelle de joie le pousse soudain à se lever, à s'ébrouer des perles de rosée, à enfin regarder autour de lui, au lieu de creuser ce tombeau intérieur au sein duquel il est en train de s'enterrer. Et comme à chaque fois, il en reste émerveillé : de ces lambeaux de brumes qui se déchirent dans les vallées, de ces flèches de soleil qui transpercent tous les obstacles auxquels elles sont confrontées, de ce paysage qui se révèle devant ces yeux embués.
Serait-il le seul à le réaliser ?
Le paradis est bien ici - ils l'ont juste tous oublié.
Saisissant son sac de toile et ses gants, remettant un peu d'ordre dans ce coin de verdure où il s'est reposé un temps, le voyageur se remet en route, sans vraiment savoir de quel côté il devrait se diriger maintenant. Cette indécision lui aurait pesé auparavant, mais aujourd'hui, elle ouvre à tant de possibilités, d'événements qu'il n'avance plus que de cette manière-là, le nez au vent, sans se tourmenter des lignes droites ni des tournants. S'il se fit au ciel qui s'éclaircit, cette journée, et peut-être toutes les suivantes aussi seront de lumière et de douceur – qu'il en soit ainsi., se promet-il en avançant parmi les fleurs dont s'égaillent des sauterelles et papillons en colonie, en un cortège d'où toutes les couleurs ont jailli. Cette débauche de beauté et d'éclats a au moins le mérite de le sortir de son labyrinthe de pensées, en un kaléidoscope qui l'oblige à se rééquilibrer. Se pourrait-il que ce présent soit différent de ceux qui l'ont précédé ?
Une silhouette à l'horizon oblige d'un coup le voyageur à se concentrer. Un pas chaloupé, un sac à dos léger, un chapeau de paille avec un oeillet en trophée ; quelle que soit cette personne, il l'aura bientôt rattrapée et même, tiens, elle se retourne pour le saluer !?
Bonjour ! Permettez-moi de vous dire que vous en avez mis du temps à bouger !
….
Une femme, belle à tomber, ses yeux égayés de rides en étoiles disséminées – le voyageur en reste bouche bée, son esprit pour une fois totalement à l'arrêt, sauf une petite musique qui se met à monter :
Tu n'as jamais été seul, tu n'avais juste pas regardé du bon côté.





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