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Sur ses pieds


Le randonneur est assis, devant lui l'espace dégagé d'un paysage de montagnes couronné d'un ciel azuré. De là où il se tient, il n'arrive plus à définir s'il est plus proche de son départ que de l'arrivée. Bien qu'il est parcouru sacré bout de chemin, il semble qu'il n'a pas choisi l'embranchement qu'il avait anticipé. Du début, il se souvient bien ce qu'il avait planifié, mais un orage soudain l'a obligé à se mettre à l'abri dans une grange à proximité...et il suit du trajet n'était plus qu'un chemin embourbé qui n'avait rien à voir avec ce qu'il avait envisagé. Une météo capricieuse est certes ce qu'il avait anticipé, peut-être pas au point de voir le tracé qu'il suivait se dissoudre dans les coulées de boues qui dévalaient de tous côtés ; alors il a improvisé, louvoyant entre les ravines et les rochers, pour une excursion qui ressemblait plus à une expédition qu'à un parcours de santé. Et à présent que les nuages se sont dissipés, le voilà perdu, et dans sa direction, et dans ses pensées.

La vue qui s'offre est splendide au demeurant, comme il ne l'avait pas imaginée, avec un simple regret, celui de n'avoir personne avec qui la partager ; non pas que la solitude lui pèse : de tous les voyages qu'il a faits, il a rarement été accompagné, et quand c'était le cas, il ne se sentait pas plus secondé, plus avec l'impression de faire à la fois le guide, le sherpa et la voiture-balai ; alors dans ce situation, autant assumer d'avancer en autonomie sans plus attendre une éventuelle compagnie idéalisée. Cela ne manque pas de le surprendre d'ailleurs, car il ne voit pas bien pourquoi, dans son cas, il ne réussit pas à créer ces liens indéfectibles qui offrent des aventures en toute sécurité, parce qu'avec la certitude d'avoir quelqu'un sur qui compter ; mais c'est ainsi, il ne peut plus rien y changer, encore moins en cette journée qui avait si bien commencé pour, ensuite, voir ces trombes d'eau tout lessiver. Le plus urgent, ou le plus utile, en réalité, reste maintenant de prendre le temps de sécher, même si cela est un peu inconfortable, tant l'immobilité lui pèse, et l'emporte dans les méandres de ses réflexions, toujours les mêmes en vérité : quel est le but de cette errance, depuis qu'il est né ? Pourquoi n'arrive-t-il pas à se poser ? Est-il condamné à arpenter cette Terre sans jamais trouver un havre de paix ?

Un sourire éclaire le visage du randonneur. Au fond de lui, il sait bien que les réponses ne viendront qu'à la fin de sa vie, lorsque tout aura été expérimenté. Si tout cela avait dû se concrétiser, il serait déjà avec compagne, enfants et maison, sûrement à se lamenter d'ailleurs de ne pas pouvoir s'en échapper.

Le cri d'un rapace lui fait lever la tête, à la recherche dans cet espace de la trajectoire de cette fabuleuse bête, libre et planante, son rêve depuis qu'il a entrepris cette marche éreintante. Tout le monde ne peut pas avoir des ailes, visiblement ; lui a deux pieds, dont il ne prend pas assez soin, au vu des douleurs qu'il ressent : ampoules, fatigue, frottements... Somme toute, cette pause obligée offre l'occasion de se concentrer sur cette partie de son corps qu'il a toujours ignorée, non par dédain ou par désintérêt, mais bien parce qu'il a toujours considéré comme acquis sa mobilité... Jusqu'à aujourd'hui, où cette station lui donne l'opportunité de considérer ses dix orteils maltraités et de les remercier de le porter. Et comme pour saluer cette attention qui va l'aider à arriver à bon port, voilà qu'un mouflon apparaît sur un pan de falaise et le gratifie d'un bond prodigieux, apparemment sans le moindre effort.


De la position qu'il occupe, le randonneur peut apercevoir le fond de la vallée d'où il vient, avec maisonnées et cheminées dont les fumées montent dans le lointain. Une étrange nostalgie le saisit alors, comme les mémoires de ce temps où ne lui importait ni la vie ni la mort, tout juste se contentait-il d'exister, sans conscience de ses envies, de ses désirs, comme un pirate qui n'ouvrirait pas sa malle aux trésors. Il s'en est écoulé des étés depuis lors, comme autant d'occasions de comprendre combien il avait tort de ne pas faire passer qui il est avant tous ceux qui le sollicitaient. Ce constat n'amène pas de regret particulier, plus une surprise de s'être à se point ignoré, de n'avoir pas entendu ce que son corps lui criait : qu'il n'irait nulle part, s'il ne devenait pas le capitaine de son vaisseau, et non plus le passager. Il se peut que ce changement de posture soit aussi ce qui a conduit à autant de ruptures dans son entourage, pour lui d'abord, mais aussi pour tous ceux qui refusaient de considérer qu'ils auraient pu avoir tort. Ainsi va la vie, qui balance par-dessus bord ce qui n'est pas bien amarré, et au-delà de la perte, offrant soudain de voyager plus léger.


Une brise légère vient de se lever, enveloppant le voyageur d'une caresse apaisée, ce qui le ramène dans la réalité, à se rendre compte que tout est prêt : ses vêtements séchés, ses pieds reposés et son esprit soulagé. Un bref regard à son sac suffit au randonneur pour décider qu'il n'en a plus l'utilité : il n'est pas au fin fond du désert, il y a de l'eau de tous côtés, des baies, il ne devrait manquer de rien si quoi que ce soit devait se manifester, et pour le reste, il pourra tout aussi bien improviser, tant il ne craint plus rien après ce qu'il a traversé.

Se levant sans se presser, le voyageur écoute son corps, sa force, ses douleurs ; il sent qu'un nouvel équilibre se met en place, qu'il n'avait pas anticipé ainsi, depuis qu'il a commencé cette trace. Il en est un peu surpris, mais pas mécontent, plus vexé de ne pas l'avoir envisagé avant.

Les odeurs de la terre humide, les effluves de ce monde intangible le ramènent dans la réalité de sa vie, de ses choix, de qui il est sur cette voie, la bonne cette fois.


Il est enfin libre, de haut en bas.


Si en ce jour, le randonneur ne sait toujours pas où il va, il a pleinement conscience qu'il est empli de joie – et c'est tout ce qui importe, ma foi.

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