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Silence


Pas un bruit, même pas ceux de la nuit ; juste le calme et lui, dans cette journée – c'est ainsi. Dans ce désert, devant cet horizon infini, le voyageur entend pour la première fois ce qu'il n'avait jamais compris : combien il était envahi


par une agitation sans borne,

par une ambition hors norme,

par un étrange et déroutant fantôme,


celui de devoir être un homme.


Mais face à cette immensité, face à cette solitude actée, face à l'Univers tout entier, le voyageur vient de réaliser combien ce but était étriqué, limité et normé, l'empêchant de voir qu'il ne s'agissait pas de reproduire ce qui a déjà existé dans cette grouillante Humanité, mais bien de trouver sa place, celle qu'il a toujours cherchée, celle qui devrait occuper tout l'espace de ses journées, celle qui n'a pas d'équivalent et qu'il a toujours espérée depuis qu'il est né ; et s'il doit s'agir de cet instant, où il n'a plus personne vers qui se tourner, où le silence est le seul compagnon qui soit resté, où il n'y a plus de rêves à imaginer, qu'il en soit ainsi et qu'il s'autorise enfin à se poser.


Assis dans ce sable qui a vu passer l'éternité, le voyageur sent ses muscles de détendre, son corps se relâcher, son esprit se vider. Il n'est plus besoin d'espérer, d'attendre, de planifier : tout est là, tout l'a toujours été. Levant son regard vers le ciel étoilé, il hésite encore à accepter que sa destinée ne sera pas celle qu'il avait envisagée, de conquérant, d'inventeur, de père ou d'explorateur : juste celle d'un voyageur, ni juge ni compétiteur, un simple observateur dont les attentes ne sont pas plus intenses que le passage des heures, un souffle de temps que rythment les battements de son cœur. Il doit admettre qu'il n'est pas différent d'un rocher ou d'une fleur, peut-être sur ce sol un peu plus longtemps, mais sans devoir à tout prix chercher le bonheur, avec le luxe de ne plus avoir à atteindre ces sempiternels leurres de possession, de domination, d'expansion, qu'ils soient les siens ou ceux qui lui ont été désignés comme une mission. À partir de ce jour, il ne doit rien de plus que de prendre soin de lui, de la tête aux pieds – et cet objectif en tant que tel est déjà au-delà de tout ce qu'il a jamais fait. À quand remonte la dernière fois qu'il a écouté ses envies, sans nécessité ? Qu'il a senti qu'il était en vie, heureux d'exister ? Qu'il était bien, sans plus se tourmenter ? Poser la question est déjà admettre que ces interrogations n'avaient jamais existé, et reconnaître que cela aurait dû être la première ambition, dès que l'on a pris conscience de respirer.


Les mains dans le sable, le voyageur sent les grains se dissoudre dès qu'il s'essaye à les empoigner, comme tout ce qu'il a déjà entrepris de réaliser, emporté par les bourrasques de la vanité, éparpillé aux quatre coins de la Terre comme s'il n'avait jamais existé, cendres du feu de ses ambitions données à d'autres qui réussiront, eux, à les matérialiser. À cette pensée, le voyageur comprend qu'il n'a pas encore tout lâché, attentif à ce perles de tristesse qu'il sent se cristalliser dans son cœur, comme autant de souvenirs qui n'auront pas eu la chance d'exister ; et s'il contemple le dessein qu'elles se mettent à former, il voit le sourire d'enfants qu'il n'aura pas eu l'occasion d'accompagner pour grandir et à leur tour, prendre la place qu'ils ont envie d'occuper. Il ne restera qu'une vision estompée dans leur imaginaire, comme un fantôme à la déroutante douceur oubliée, portrait dont les couleurs n'ont jamais pu se concrétiser pour ne laisser que le canevas incomplet d'un visage qui n'a pas souri assez.


Il fait nuit, et pourtant, la lumière semble rayonner de tous côtés, de cette lueur là-bas, probablement une ville où il ne se rendra pas, de ce ciel où chaque étoile lui offre son éclat, de ce sol où la chaleur l’enveloppe depuis qu'il est là, en un cocon qu'il n'attendait pas. À cette heure, le voyageur ne sait pas où il va ni d'ailleurs, ce qu'il fait encore là. En dépit de cette révélation, il n'a pas tout à fait réussi à faire taire sa raison, métronome insatiable qui a besoin de battre au rythme de chaque explication. Le silence qui l'enveloppe met en vibration toutes ces pensées qui tournent en rond, en autant d'animaux apeurés qui hurlent à l'unisson leurs peurs de ne plus savoir par quoi exister, apprentissage ou action. L'idée même d'un total abandon de ces deux moteurs de leur condition manque de faire basculer dans la folie l'esprit qui ne reconnaît plus ses propres motivations. En quoi simplement voyager ne serait pas abdiquer en totalité sa singularité, s'il ne s'agit plus d'apprendre et de s'approprier ?


Peut-être parce qu'il importe avant tout de partager qui l'on est,


sa présence, sa confiance et son envie de rencontrer ?


Le voyageur se frotte les yeux. Il est temps qu'il porte un nouveau regard sur qui il est, sans plus de jugement, sans plus de regret.


Dans un mouvement lent, il se lève sans plus d'intention que de continuer à avancer. Il ne prend même pas le temps de considérer le sac qu'il laisse derrière lui, poids qu'il n'a plus besoin de porter. Il se sait affranchi à présent et heureux de ressentir qu'il a atteint ce que d'aucuns ne pourront même jamais envisager :


sa liberté.

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